Mes amis, cessons nos plaintes !
Nous le savons, la planète entière le sait, il l’a déclaré à la presse généraliste et spécialisée, la radio et la télévision, dit et répété encore : Emmanuel Krivine a découvert les interprétations « historiques » ou historicisantes ou baroques, ou comme vous voudrez, la vérité lui est alors apparue dans toute sa splendide nudité, il en est le héraut, fondateur avec la Chambre Philharmonique d’une nouvelle façon d’interpréter la musique. Du passé faisons table rase, foule esclave debout ! Alléluia ! Hosannah !
Pardonnez ce ton persifleur, mais Emmanuel Krivine, par ailleurs excellent chef d’orchestre que nous admirons fort, doit vivre dans un igloo sur la banquise depuis quatre décennies au moins pour croire que l’histoire de l’interprétation de Beethoven n’a pas quelque peu évolué ces dernières années, et qu’il soit à ce point nouveau de présenter la Neuvième symphonie de Beethoven « sur instruments anciens », traduisez avant tout « sans vibrato aux cordes et à fond la caisse ». La modestie n’a jamais été le fort du personnage, passons. Après tout, rien de déshonorant à venir après Harnoncourt, Hogwood, Gardiner, Norrington, Immersel chez les baroqueux, ou Gielen, Järvi, Vänskä et un paquet d’autres successeurs de Scherchen, Leibowitz et Szell pour les « traditionnels rénovateurs ». Comme le dit la chanson déjà citée : « Il n’est pas de sauveurs suprêmes : Ni dieu, ni césar, ni tribun. »
Le problème du « pourquoi » se pose tout de même très vite à l’écoute de ce disque, sous forme d’irritations diverses et répétées. Pourquoi le tempo s’emballe-t-il à ce point dans les premières mesures du premier mouvement ? Pourquoi n’y entendons-nous pas un vrai « pianissimo sotto voce » ? Pourquoi les accords sforzando sont-ils à ce point hachés mesures 32 est suivantes ? Pourquoi les crescendos des cordes plafonnent-ils si vite ? Pourquoi les fortissimos ne sont-ils jamais soutenus, toujours accompagnés d’un effet de soufflet curieusement hoquetant ? Pourquoi les contrebasses sont-elles à ce point blanches et pas ensemble (et fausses) au début du finale ? Pourquoi le son de l’orchestre, mal capté il est vrai, est-il à ce point mat, opaque et par moments si hétérogène ? On multiplierait sans peine les exemples à l’infini, résumons le problème par : « Pourquoi ce disque ? »
On pourrait appeler ça le « syndrome Rattle », ce côté « vous avez vu comme je l’ai bien comprise, cette phrase ? » « Et celle-là, vous l’avez déjà entendue comme ça ? » Alors, bon, c’est vrai, on est parfois surpris d’entendre tel ou tel détail rarement mis en avant par un autre chef ; peut-être précisément parce que ce n’est qu’un détail. Ce qui n’est pas un détail, par contre, c’est le manque de tenue orchestrale de l’ensemble, avec des cordes anémiques qui ne soutiennent pas le son, aucune puissance dans les tutti, des nuances nivelées vers le mezzo-forte, et une pulsation rarement au fond du temps qui presse constamment, surtout dans les mouvements extrêmes. Le chœur, par contre, est vraiment très bon, avec une vraie présence et une dynamique qui fait défaut à l’orchestre. Mais écouter une Neuvième pour les chœurs, c’est un peu court.
Ce n’est pas franchement mauvais, juste inutile puisque, parmi les baroqueux, Christopher Hogwood a vraiment réussi sa Neuvième symphonie avec un orchestre et une gestion des tempos très largement supérieurs. Depuis, Paavo Järvi, Osmo Vänskä et d’autres ont démontré que les chefs et orchestres traditionnels pouvaient faire leur les préceptes des musiciens baroques, en y ajoutant le sens de la construction d’ensemble et la cohérence sonore d’un orchestre constitué.
Ludwig van Beethoven (1770-1827), Symphonie N° 9 en ré mineur op. 125
Sinéad Mulhern (soprano) ; Carolin Masur (mezzo) ; Dominik Wortig (ténor) ; Konstantin Wolf (basse)
Chœur de chambre Les Éléments, direction Joël Suhubiette
La Chambre philharmonique
Emmanuel Krivine, direction
1 CD Naïve V5202. Enregistré à Grenoble, Vichy et Paris en juin 2009.