Frank Bridge, retour en pleine lumière

mardi 18 mai 2010 par Vincent Haegele

Resté longtemps dans l’ombre de son illustre élève, Benjamin Britten, qui lui rendit hommage à travers ses Variations sur un thème de Frank Bridge, ce compositeur britannique contemporain de Vaughan Williams et d’Arnold Bax, a pourtant connu une carrière des plus satisfaisantes et des plus originales. Originale, également, sa musique, qui après avoir longtemps puisé aux sources du post-romantisme et du néo-classicisme réservé, suivit les expérimentations de son temps jusqu’à flirter avec l’avant-garde y compris celle de Vienne. La découverte du Quatrième quatuor, excellemment interprété ici, peut se révéler un choc pour qui est resté aux sages poèmes symphoniques In the Spring ou à la production des années de jeunesse.

Le Quatuor Goldner a tout d’un grand quatuor : nous avions relaté sa performance (dans tous les sens du terme) face aux partitions exigeantes et compliquées d’Ernest Bloch, le voici désormais face à la gageure que représente le meilleur de la musique de chambre de Frank Bridge, éclaté entre différents styles de composition. Un programme au style hétéroclite, certes, mais interprété avec un sens de la perspective temporelle digne des meilleurs ensembles. Certes, il s’agit encore d’une performance au disque, mais nous ne sommes pas loin de penser que nous tenons là une version idéale pour ce qui concerne à la fois le Quatrième quatuor et les Three Idylls.

Première pièce donnée ici à l’enregistrement, le Quintette avec piano est une œuvre bizarre, exubérante et tragique, parfaite synthèse des aspirations juvéniles d’un compositeur au style pourtant déjà affirmé et à la technique solide. Bridge lui-même ne fut guère convaincu par ce qu’il avait créé au cours de l’année 1905 et révisa profondément la partition. Une révision bienvenue qui permit d’insérer plus de luminosité entre les parties de piano et du quatuor et de ménager un dialogue plus efficace. Il n’en reste pas moins que la partie de piano est une « monstruosité » en soi, à savoir un déluge de notes ininterrompu : une partition « début de siècle », de ce fait, pleine de sinuosité et de chromatismes en demi-teintes, mais en définitive très séduisante malgré son aspect inabouti et qui laisse présager du meilleur de la part d’un jeune compositeur.

Le meilleur, ce sont sans aucun doute les Three Idylls, conçues vers 1907-1908 et dédiées à Ethel Sinclair, future épouse du compositeur, rencontrée en Australie : trois petites pièces pour quatuor à cordes tenant à la fois de l’estampe, du prélude et du manifeste esthétique pour une musique impressionniste anglaise. S’ouvrant sur un poignant Adagio en ut dièse mineur, le premier mouvement se perd en rêveries savamment développées pour culminer en Mi majeur et s’éteindre entre deux tonalités changeantes. De loin la plus longue et la moins connue, c’est la première des Idylls qui retient ici l’attention, notamment lors de l’énoncé du thème confié à l’alto, une constante dans l’œuvre de Bridge. La profusion des idées et des thèmes confinées dans un temps court a pu laisser penser que Bridge n’était après tout qu’un miniaturiste de talent, quand bien même élevait-il la brièveté à une forme d’art compliqué. Et de ce fait, la brièveté ne doit-elle pas devenir un aspect essentiel des nouvelles techniques de composition alors développées ? Le parcours de Bridge et son évolution vers un langage plus dépouillé débute réellement en ce moment où sont créés les Three Idylls. Quelques dizaines d’années plus tard, Britten s’en souviendra, en extrayant de la deuxième pièce son thème pour les Variations portant le nom de son maître.

Bridge est donc un compositeur en constante évolution et cette évolution va prendre un tour des plus intéressants au cours des années 1930, années peu productives mais riches néanmoins d’idées. Le Quatuor n°4, ainsi, peut paraître surprenant : une forme ramassée en trois mouvements classique, mais un premier mouvement fondé sur le développement de onze demi-tons ; on frôle le dodécaphonisme sans toutefois s’y donner complètement. Le résultat apparaît néanmoins comme un coup de maître rare et mérite qu’on y prête attention. Chose intéressante, le premier mouvement paraît isolé par rapport aux deux suivants, d’aspect plus classique malgré leurs dissonances (un menuet et un Allegro), comme si le compositeur avait été pris d’un subit accès de vertige, créant paradoxalement l’envie de revenir vers ce premier mouvement sitôt l’écoute du troisième achevé à la manière d’un cycle.

Bien secondé par Piers Lane, pianiste héroïque (mais non sans reproches : l’impression que Lane fait du Lane, c’est-à-dire un honnête travail d’artisan sans imagination) du Quintette, le Quatuor Goldner s’implique avec fougue dans le Quatrième quatuor et livre une version sans égale, bien plus tempérée et plus atmosphérique que celle de leurs prédécesseurs, les Coull, des Three Idylls. Un beau disque, qui ravira les amateurs de cette musique britannique si distinguée et si pétrie de contradictions.

- Frank Bridge (1879-1941), Quintette pour piano et cordes H49a ; Three Idylls H67 ; Quatuor à cordes n°4 H188.
- Goldner String Quartet
- Piers Lane, piano
- 1 CD Hyperion CDA67726. Enregistrement à Potton Hall, Dunwich, Juillet 2008



Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 205456

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Hyperion   ?    |    Les sites syndiqués OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.10 + AHUNTSIC