Une nouvelle version du Chevalier Ladre par Gianandrea Noseda
Le premier opéra de Rachmaninov est Aleko, qui était son travail de fin d’études au Conservatoire de Moscou. Cet opéra sera le plus connu de Rachmaninov, même si les deux qui vont suivre, Le Chevalier Ladre ainsi que Francesca da Rimini sont beaucoup plus libres du point de vue du style. Si Aleko s’est fait une toute petite place au répertoire, les deux autres œuvres lyriques de Rachmaninov n’ont pas ces honneurs. Aussi faut-il saluer la parution de cet enregistrement !
Le Chevalier Ladre est très oppressant et montre une forme originale avec sa distribution réduite, uniquement composée de voix masculines. Au centre de cette distribution comme de l’opéra se trouve le personnage du Baron, composé à l’intention de Fyodor Chaliapin. La pièce de Pouchkine se compose de trois scènes extrêmement contrastées qui illustrent la noblesse chevaleresque du fils, la sinistre cupidité du père et enfin leur rencontre en territoire neutre chez le Duc.
Dès le début de l’œuvre, l’orchestre hypnotise par ses ondulations morbides… Et tout le long de l’opéra, la direction d’orchestre va être magnifique, parfaitement évocatrice des différentes ambiances. Le premier acte par exemple, est éblouissant de jeunesse et de fougue. Mais rapidement, le doute arrive, suivit par le thème ondoyant et insaisissable de l’usurier. La sombre retraite du Baron est-elle aussi très bien suggérée, suivant les états d’âme du personnage dans une clarté diffuse. Et ce dernier acte, retrouvant les différentes ambiances des deux premiers, mais comme assourdis par la présence du Duc. Tout ceci est magnifiquement dirigé par Gianandrea Noseda, qui conduit un orchestre à la pâte magnifique et souple, donnant ainsi l’éclat ou la couleur sombre voulus.
Composé à l’origine pour Chaliapin, le rôle du Baron est le pivot de l’œuvre, captant tous les regards. Pour autant, il ne faut pas négliger les autres personnages qui doivent pouvoir jouer les contre-pieds. Albert est chanté par le ténor Misha Didyk. Dès son entrée, on est fixé sur le type de voix : puissante et héroïque, mais aussi quelque peu nasillarde malheureusement ! Ce petit manque d’éclat est par contre contrebalancé par une belle interprétation du jeune homme. Son serviteur, Gennady Bezzubenkov nous propose une belle voix ronde de basse qui maîtrise parfaitement le rôle. L’usurier possède un timbre extrêmement nasillard, immédiatement désagréable, ce qui rend dans cette version son personnage très univoque, alors qu’il n’est pourtant pas tout d’un bloc, et doit inspirer une impression plus subtile que cet antipathie instantanée. Il manque un peu de séduction dans cette voix.
Vient donc ensuite le Baron, pour lequel on se trouve devant une erreur manifeste de distribution : Ildar Abdrazakov possède une très belle voix de basse ronde et homogène, mais un rien monolithique, sans les aspérités voulues. Du coup on en viendrait presque à ne pas percevoir cette avarice qui le ronge. L’interprétation est présente, et même assez fouillée, mais la voix n’est pas aussi expressive que nécessaire, bridant terriblement le personnage. Il faut vraiment scruter les intentions pour réussir à se représenter la personnalité du Baron. Le chant de cette belle basse est irréprochable, mais ce timbre noble n’a rien à faire dans ce type de rôle.
Le Duc enfin est chanté par Sergey Murzaev. La voix a un certain impact, même s’il se trouve quelque peu en manque de noblesse face au Baron d’Abdrazakov. En effet, du fait du timbre de ce dernier, on se trouve face à deux voix du même acabit, et la différenciation se fait difficilement.
Malgré ses erreurs de distributions, cet enregistrement reste très intéressant. L’orchestre est magnifique, et si les voix ne sont pas celles attendues dans l’œuvre, les chanteurs arrivent malgré tout à donner vie à leur personnage avec succès. La grande scène centrale du Baron perd un peu de son impact, mais reste un très beau moment. La présence du livret est aussi une très bonne chose pour une entrée plus facile dans le monde de ce Chevalier Ladre. A noter aussi la magnifique prise de son, rendant parfaitement justice au travail de direction du chef.
Serge Rachmaninov (1873-1943), Le Chevalier Ladre
Le Baron , Ildar Abdrazakov ; Albert , Misha Didyk ; Le Duc , Sergey Murzaev ; l’Usurier , Peter Bronder ; un serviteur , Gennady Bezzubenkov
BBC Philharmonic
Gianandrea Noseda, direction
1 CD Chandos, CHAN 10544. Enregistré au Studio 7, New Broadcasting House, Manchester, 23-24 Novembre 2008 et 21 Avril 2009.