Cantates de Bach par John Eliot Gardiner : vraiment « too much »

mardi 30 mars 2010 par Philippe Delaide

Il est difficile de comprendre pourquoi tant de critiques se pâment à l’écoute de la série des Cantates de Bach enregistrées par John Eliot Gardiner à la tête de ses English Baroque Soloists et de son Monteverdi Choir.

Sous la dénomination « The Bach Cantata Pilgrimage », le projet du chef britannique et de son ensemble est certes tout à fait louable. Ils ont pris pour « prétexte » le 250ème anniversaire de la mort du Cantor pour initier, à l‘aube du XXIème siècle, une série d’enregistrement de cantates de ce dernier, interprétées dans des lieux hautement symboliques. Dans le coffret de deux disques qui nous concerne, il s’agit d’enregistrement des cantates pour « la septuagésime », précédant le carême (BWV 144, 84 et 92) dans la Grote Kerk de Naarden aux Pays-Bas, comme pour « la sexagésime », également d’avant-carême (BWV 18, 181, 128) au Southwell Minster (Cathédrale du comté de Nottinghamshire) en Angleterre.

Comme pour les autres volumes déjà édités dans cette collection, le parti pris de John Eliot Gardiner pour l’interprétation de ces cantates chorales est indéniablement celui d’une certaine théâtralité. Les cantates en ressortent « maquillées » par ce parti pris qui ne nous semble pas vraiment approprié. Un point essentiel concernant l’interprétation de ce corpus impressionnant réside dans une nécessaire humilité et une simplicité qui s’avèrent finalement être l’un des moyens les plus efficaces pour en faire ressortir l’extraordinaire richesse d’écriture. Masaaki Suzuki, avec une constance admirable et un sens du travail parfaitement ciselé, nous fournit dans son intégrale une démonstration magistrale de ce type d’approche.

La volonté de John Eliot Gardiner de se différencier semble résider dans l’accentuation forcée du trait, en colorant de façon parfois excessive ces cantates, avec des accents quasiment opératiques, tant dans les solos que dans certains choeurs. Ceci pose vraiment problème : cette démarche a le don de flatter l’écoute par une série de faux semblants qui ne font finalement que desservir le propos mystique (rappelons-le tout de même !) de ces oeuvres.

La seule exception concerne peut-être certaines des cantates de ce recueil qui sont d’une forme assez singulière par rapport à la forme habituelle des cantates chorales de Bach et peuvent tout de même être abordées avec ce type d’accentuation dramatique que l’on pourrait justement reprocher à la lecture de John Eliot Gardiner, tant elles contiennent elles-mêmes dans leur écriture, une certaine forme de lyrisme quasi-théâtral. C’est particulièrement net avec les cantates contenues dans le deuxième CD, plus particulièrement la cantate « Gleichwie der Regen und Schnee vom Himmel fällt » BWV 18 démarrant par une Sinfonia, un peu comme une ouverture d’opéra, se prolongeant ensuite par un dialogue atypique entre les solistes ténors, basse et un choeur qui ponctue le récit de ses accents fébriles.

On retrouve également comme une forme de dramaturgie dans la cantate « Leichtgesinnte Flattergeister » BWV 181 avec une introduction nerveuse et presque saccadée de la basse avec l’aria « Leichtgesinnte Flattergeister ». La teneur presque théâtrale est également perceptible dans l’aria pour ténor « Der schädlichen Dornen unendliche Zahl » où le violon impose sa ligne virtuose tout au long du déroulement du chant. Enfin la dernière cantate enregistrée, « Erhalt uns, Herr, bei deinem Wort » s’inscrit également bien dans cette lignée démonstrative où les affects prennent le pas sur le pur respect du texte et de la ligne, ne serait-ce que par l’ampleur de son choeur d’introduction.

En revanche, les traits par trop appuyés de cette approche ne conviennent pas vraiment aux cantates du premier CD.

On ne niera pas la haute tenue tant instrumentale que chorale de cette vision qu’imprime John Eliot Gardiner, notamment avec la splendide articulation et la musicalité du Monteverdi Choir qui ne sont plus à démontrer (seule la tenue de voix de certains solistes reste assez moyenne comme par exemple les mélismes assez approximatifs du ténor dans l’aria « Sende deine Macht von oben » de la cantate BWV 126). La seule question reste celle du prisme au travers duquel ces magnifiques pièces sacrées sont scrutées et qui charge inutilement le propos.

- Johann Sebastian Bach (1685-1750), Cantates BWV 144, 84, 92, 18, 181 et 126
- The Monteverdi Choir
- The English Baroque Soloists
- John Eliot Gardiner, direction
- 2 cds Soli Deo Gloria SDG 153. Enregistré à Naarden, Grote Kerk, et à Southwell Minster



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