Clarté et profondeur : un sens certain de la perfection
Le Divertimento KV563 reste l’une des œuvres les plus méconnues et les moins enregistrées parmi les derniers sommets de la production de Mozart. L’emballage de ce disque ne paye pas forcément de mine, et l’acheteur peut hésiter devant la durée limitée aux 46 minutes des six mouvements de ce trio à cordes, mais le prix est adapté à la relative brièveté et surtout le son de l’enregistrement et la profondeur de l’interprétation sont tout à fait remarquables, même si l’on n’apprend pas grand-chose de neuf de la documentation jointe.
Plus les historiens et les musicologues s’y penchent, et moins on a de certitudes sur les circonstances de composition de cette partition unique à plusieurs titres : désigné depuis sa première publication en 1792 comme « trio Puchberg » du nom du commerçant, frère de loge à qui Mozart adressa de nombreuses demandes d’argent durant l’année 1788, il n’apparaît plus du tout certain qu’il fût spécifiquement dédié à Puchberg [1] Seule œuvre achevée de Mozart pour trio à cordes (les préludes destinés aux fugues des Bach retrouvés chez Van Swieten qui complètent souvent le programme sont d’une authenticité douteuse), elle continue à soulever de nombreuses questions, par le recours à une forme déjà désuète –même si Beethoven reprend dans son premier Trio à cordes la coupe en six mouvements- mais surtout par son ampleur et son ton, peu conformes à une composition destinée à divertir.
La tonalité à trois bémols, le choix des instruments, tous les thèmes basés sur des arpèges en tierces descendantes, suggèrent qu’il pourrait y avoir une forte influence maçonnique ; la plupart des commentateurs insistent sur le fait que les deux premiers mouvements, très développés, et notamment l’adagio contiendraient des allusions voilées à la situation désespérée de Mozart, mais peut-être ces plaintes ambiguës sont-elles la conséquence du chagrin d’avoir perdu sa fille Thérèse âgée de six mois, le mois précédent l’achèvement du trio. Quoiqu’il en soit, Mozart créée avec ce dernier Divertimento l’une de ses œuvres de musique de chambre les plus profondes, l’espace sonore entretenu par les trois voix constituant un modèle du genre (et l’un des premiers exemples de trio à cordes modernes quoique Pichl et quelques autres l’aient sans doute précédé).
Lorenzo Gatto, Diederik Suys et Sébastien Walnier maîtrisent parfaitement cette égalité des instruments qui se répondent sans jamais prendre l’ascendant, ils observent toutes les nuances de la partition, font la reprise dans l’allegro initial (ce qui n’était pas le cas de la plupart des versions à l’exception de Kremer-Kashkashian-Ma, excessivement lents dans l’adagio). Les trois instrumentistes belges jouent, comme un seul homme, car leur son individuel se fond merveilleusement bien dans un ensemble d’autant plus admirable qu’ils ne forment pas un trio revendiqué comme tel, avec une aisance déconcertante, sans forcer le trait, ni diminuer les cris des étranges sauts harmoniques qui parcourent le deuxième mouvement. Le premier Menuet est énergique et dansant, offrant l’occasion au violoncelle de se distinguer par une grande variété d’attaque.
L’andante à quatre variations atteint des sommets d’émotion, où surgit subitement un Mozart précurseur de Schubert, mais rendant aussi hommage à Wilhelm-Friedemann Bach dans le passage mineur au harmonies particulièrement osées.
Le complexe second Menuet, à deux trios et coda, valse de nouveau tel un ländler de Schubert, présentant quelques traits communs avec le dernier quintette à cordes KV614. Malgré les reprises, jamais identiques grâce aux variations de dynamique, le mouvement est d’un bout à l’autre passionnant. Bien plus que dans la Symphonie n°7 de Beethoven on a ici la sensation d’une Apothéose de la danse, et l’envie de se lever pour participer à la célébration. L’adagio pouvait être regardé comme l’un des plus émouvants de la musique de chambre de Mozart, ce menuet est assurément aux côtés de celui du Quatuor KV589 un aboutissement du genre.
Le rondo final, parfois accessoire dans les divertimenti de jeunesse de Mozart est ici d’une facture exceptionnelle que trop de vitesse tendait à escamoter dans la version Grumiaux de l’intégrale Philips. Le juste tempo appliqué à ce thème chantant semble anticiper cette fois quelque morceau de Schumann, et sa réponse « alla caccia » prend des aspects de finale d’opéra.
La pénétration des instrumentistes rejoint la profondeur de la conception avec une justesse de tous les instants qui permet à l’auditeur de percevoir tous les détails. Le Divertimento KV563, qui pouvait paraître touffu et donc par endroits vaguement ennuyeux dans d’autres versions devient ici d’une accessibilité sans pareille, et baigné d’une clarté constante qui en souligne la perfection, le raffinement et la puissance.
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Divertimento KV563 (trio à cordes)
Lorenzo Gatto, violon
Diederik Suys, alto
Sébastien Walnier, violoncelle
1CD UT3 Records UT3-018. Enregistré en juillet 2009 à la Chapelle St. Margote de Wichelen, Belgique
[1] Mozart dans son catalogue écrit « Ein Divertimento a 1 violino, 1 viola, e violoncello ; di sei Pezzi » et s’il parle dans sa correspondance d’un trio écrit pour Puchberg et joué durant son voyage vers Berlin, il peut s’agir d’un des trois trios à clavier rédigés concurremment au cœur de cette période malheureuse mais extrêmement productive.
Fred Audin
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