Vitaly Samoshko : Russe et à suivre

jeudi 25 mars 2010 par Olivier Rochart

Comment décrire la résignation avec laquelle on se lance dans l’écoute d’un disque consacré au Concerto pour piano n°3 de Serge Rachmaninov et à la Sonate n°7 de Prokofiev ? Et quand le nom du pianiste, vainqueur quasi-anonyme du Concours Reine Elisabeth il y a plus de dix ans, ne vous évoque pas le moindre souvenir ? Paradoxe amusant, le fait d’enregistrer un répertoire épouvantablement rebattu, censé garantir un quota de ventes minimum à un disque de piano, est devenu au fil du temps un pari des plus risqués. Il faut aujourd’hui, si l’on prend en compte non pas l’effet vendeur de telle ou telle œuvre, mais le nombre de fois où elle est déversée chaque année dans les oreilles des aimables mélomanes qui constituent sa cible, être fou pour enregistrer le Deuxième Scherzo de Chopin ou la Sonate au clair de lune, ou…le Troisième concerto de Rachmaninov (que l’on se rassure, ce ne sera jamais suffisant pour empêcher des dizaines de versions plus médiocres les unes que les autres de venir alimenter régulièrement le Moloch des salles de concerts).

Agréable surprise que ce disque, si l’on élimine toutes ces réserves préalables. On ne peut pas, c’est évident, parler de choc musical du siècle en écoutant le Rachmaninov de Vitaly Samoshko, pianiste ukrainien d’un peu moins de quarante ans, enfant doué sans pour autant être passé (il faut le noter) par le conservatoire Tchaïkovski. Qui n’hésite pas par ailleurs, et d’une façon que l’on peut qualifier sans tomber dans la mièvrerie de touchante ou pire, sympathique, à rendre hommage avec intelligence à ce concerto, qui lui permit de remporter le Reine Elisabeth en 1999, en des termes qui échappent plutôt bien aux lieux communs affligeants auxquels nous sommes souvent réduits en lisant des interviews de musiciens à qui l’on inflige le pensum de devoir commenter, raconter, expliquer, les œuvres qu’ils jouent (et Dieu sait qu’ils n’en demandent pas tant). Et c’est un peu à l’image de ce que l’on entend dans cet enregistrement (réalisé en concert, c’est rare, important, et donc remarquable) : une vision personnelle, très (mais pas trop) humaine, que l’on pourrait presque qualifier d’instinctive et spontanée. En faisant abstraction du fait que l’on entend cette œuvre pour la deux centième fois, on aurait presque l’impression d’une certaine fraîcheur.

Le premier mouvement est marqué par une sobriété certaine, qui évite d’assez belle manière les deux pièges dans lesquels tombent, soyons indulgents, quatre-vingt dix pour cent des interprètes du Rach3 : soit une sorte de mièvrerie (se voulant) russe rêveuse de supermarché dans les divers exposés du thème, soit une débauche de contrechants épouvantables et de rubati grossiers partout ailleurs. Il y a chez Vitaly Samoshko une réelle volonté de caractérisation personnelle, artisanale, pensée, du son, qui donne parfois, mais pas toujours (c’est le revers de son côté purement instinctif), de magnifiques résultats sonores et quelques beaux moments de legato. A l’inverse, on regrette ponctuellement quelques duretés, quelques manques d’ouverture du son, notamment dans la cadence du premier mouvement ; s’il devait y avoir une seule explication, elle serait sans doute logée quelque part entre l’avant-bras et la main de M. Samoshko, dont la position de main pouvant sembler « académique » au premier abord, cache en réalité un poignet dont la souplesse n’est assurément pas la qualité première. Cela nous amène, une fois de plus, à l’éternel dilemme du critique : faut-il passer plus de temps à regretter les lacunes d’un musicien et à s’en émouvoir longuement, qu’à commenter les intentions que l’on devine malgré tout ? Par paresse, nous nous cantonnerons ici à la deuxième option. Chaque épisode de ce premier mouvement est intelligemment caractérisé, sans que l’on sente pour autant d’intentions envahissantes de la part du pianiste ; redisons-le : le son de Samoshko est personnel, caractérisé, vivant, et c’est en soi une qualité tellement réjouissante et rare, que l’on écoute avec bienveillance une vision qui, si elle n’est pas spectaculaire, est intègre, joliment réalisée, le tout avec une certaine distinction naturelle qui est, en résumé, aux antipodes d’un Rachmaninov alla Volodos.

Le reste du concerto est à l’avenant ; le naturel, la spontanéité et l’évidence rendent souvent l’écoute plus qu’agréable, avec un sens du détail participant encore à l’impression que l’on a d’écouter un enregistrement personnel, nécessaire pour le pianiste, et pas une seconde motivé par la nécessité commerciale d’enregistrer le Concerto n°3 de Rachmaninov. Pas de chance pour Samoshko, d’une certaine façon : sa passion, sincère, pour ce concerto, passe presque au second plan de prime abord, et ne peut se deviner qu’au prix d’une écoute bienveillante et neutre. Voilà en quoi il est fou, comme on le disait d’entrée, de consacrer un disque de plus à cette œuvre.

Il ressort de tout cet enregistrement, et cela vaut également pour l’orchestre, une impression de projet artisanal, dans le meilleur sens du terme. Si l’Orchestre Symphonique de Flandres n’offre pas une qualité sonore de tout premier ordre, cela n’empêche pas de saluer ici une belle réactivité que l’on sent mise avec intelligence au service d’un soliste qui avoue à demi-mots que cet enregistrement représente pour lui une occasion importante de relancer sa carrière, et en comparant la personnalité brute, l’intelligence du jeu de Vitaly Samoshko avec celle d’une foule de jeunes pianistes vains (que l’on ne citera même pas) mis aujourd’hui en avant par les grosses écuries discographiques, plus jeunes, plus vendeurs, on ne peut que lui souhaiter.

On ne pourrait s’étendre davantage sur la Sonate n°7 de Prokofiev proposée ici (mais enregistrée en studio) sans répéter au moins en partie ce que nous venons de dire à propos de son Rachmaninov ; si l’on pouvait lui reprocher une seule chose ici, ce serait une certaine tendance, dans chacun des mouvements, mais particulièrement dans le premier, à prendre trop de libertés avec la pulsation, perdant du même coup en autorité (notamment dans tout le développement de l’Allegro inquieto, où l’on devine néanmoins d’immenses qualités dans la prise de possession du piano. Pour un peu, et si l’on sentait plus de contrôle des duretés, on se hasarderait presque à comparer la version de Samoshko, du bout des lèvres, à celle enregistrée par Grigory Sokolov au Théâtre des Champs-Elysées. Un peu plus de sécheresse, d’austérité (le pianiste est ici cependant largement desservi par l’acoustique de la salle), de contrôle, et on pourrait vraiment parler d’une très belle version de cette sonate, qui n’en reste pas moins dotée d’un charme et d’un sens du cantabile indéniables. On ne peut donc que recommander ce disque, d’une part, et dans un deuxième temps, de réserver sa soirée si d’aventure on voyait le nom de Vitaly Samoshko sur un programme de concert, avant de le cataloguer comme un vilain Russe parmi tant d’autres.

- Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Concerto pour piano n°3 en ré mineur Op.30
- Sergueï Prokofiev (1891-1953), Sonate pour piano n°7 en Si bémol majeur
- Vitaly Samoshko, piano
- SymfonieOrkest Vlaanderen
- Jonas Alber, direction
- 1 cd Lineair L.A.T.04-2009 DVD/CD. Enregistré en public en novembre 2008 à Anvers (Rachmaninov) et en studio en mars 2003 à Bruxelles



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