Osias Wilenski : architecture des courants d’air
Osias Wilenski a vécu plusieurs vies : d’abord pianiste de concert, il s’est consacré au cinéma (documentaire ou de court-métrage) et à la télévision pendant une douzaine d’années, avant de revenir à la musique par le biais du théâtre, en tant qu’assistant et directeur musical du Teatro Colon, puis du Liceu. Columna Musica édite une anthologie de sa musique écrite en Catalogne où il a vécu durant les vingt dernières années. On peut y entendre l’auteur lui-même au piano, et quelques œuvres pour bois solistes et ensembles de vents.
Né argentin en 1933, Osias Wilenski a bénéficié d’une bourse d’étude à Juilliard qui lui a permis de côtoyer Wiliam Schuman, Vincent Persichetti ou William Bergsma. L’influence de ses professeurs est présente dans sa musique, plutôt mélodique et tonale lorsqu’il s’adresse aux ensembles, assez aride et désincarnée dans les œuvres pour piano seul, comme la Petite Musique, qui, malgré une forme tripartite opposant sections rythmiques et pseudo-lyriques à base d’accords arpégés, tente de s’éloigner des formes traditionnelles et révèle un curieux « divisionnisme » de la pensée musicale, traversée de silences dans une totale absence de liant. Au contraire le Nocturne, dont les accidents harmoniques rappellent celui de Barber, a subi l’influence marquée du néo-romantisme américain.
Dans la description de sa Sonate n°2, Wilenski souligne que le premier mouvement porte l’indication de tempo : « mécaniquement ». On y trouve en effet des motifs répétitifs, et un grand écart entre les registres des deux mains, hérité sans doute de sa forme originelle pour piano à quatre mains. Le mouvement lent pourrait ressembler à une improvisation d’un jazz un peu filandreux, d’une neutralité expressive qu’on ne parvient à associer à aucun mode majeur ou mineur préétabli : rythmes allongés, superpositions de binaire et de ternaire, trilles soudains que rien n’a motivé, grisaille constante d’une dynamique toujours égale, on se perd dans ce paysage aussi délavé que le tableau qui illustre la pochette, sorte de fantaisie architecturale à la Chirico, traitée dans des tons pastels à la Morandi. Malgré deux brèves envolées et la transformation en accords de tierces du motif répétitif du début, il faut une certaine imagination pour reconnaître dans le mouvement final une « pièce de virtuosité pianistique désinhibée », tant justement la musique semble atteinte d’une forme d’aphasie qui ne permet que quelques éructations lumineuses perdues au milieu d’un discours qui ne possède qu’une cohérence occasionnelle.
Dans les Trois poèmes de Norah Lange, la voix sert d’élément unificateur, remédiant à la dispersion du matériel musical, quand bien même il reste parfois minimal, comme dans la première mélodie Ton nom. Le piano parvient à créer avec la soliste une relation de contrepoint et d’imitation qui apporte une substance susceptible d’entrer en résonance avec les émotions suggérées par le texte. Il est tout de même assez symbolique que la troisième de ces chansons de jeunesse porte le titre Incertitude, au moment justement où la musique (qualifiée d’ « expressionniste » par l’auteur) trouve une assise dans la brutale occurrence des notes les plus graves du clavier (« Cependant/ Près de ton oubli/ Ma voix reprend en éloignement fragile »).
Le Mouvement et Variation pour flûte seule montre une dimension que la musique de Wilenski semble avoir explorée à plusieurs reprises, juxtaposant deux sections bâties sur la même thématique, sujettes à des changements de tempo et de caractère. Comme la Cantilène (Ballade) pour hautbois solo, cela s’écoute, et même plutôt agréablement, l’auteur ne cherchant pas à infliger à l’interprète ni à l’auditeur toute l’étendue des techniques de jeu modernes souvent éloignées des pratiques traditionnelles. Mais, du coup, on reste perplexe devant la nécessité dont procèdent ces pièces bien faites, plutôt plus attrayantes que la musique de piano (Nocturne mis à part), mais dont on déroulerait des heures de babillage insipide sans en être plus ému.
Quand l’humour veut s’y mêler, les compositions gagnent en intérêt. Le petit trio pour hautbois, cor anglais et basson, intitulé Vaudeville, qui donne (par antiphrase ?) son titre au disque, est habilement écrit, utilisant avec bonheur les timbres si particuliers des instruments choisis. Mais quoique l’imagination soit présente, il y manque le souffle et l’ampleur qui imposeraient la pièce comme autre chose qu’une musique de complément de programme destinée à des ensembles en manque de répertoire. L’Introduction et Sardane pour quintette à vents qui ouvre le volume est sans doute le morceau qui parvient à combiner la plus grande envergure et une facilité d’écoute due en partie à l’emprunt de son thème au finale de la Symphonie n°1 de Brahms (mêlé à d’autres citations et allusions allant de Stravinsky à Au clair de la lune), traité en pavane puis en danse populaire catalane. On ne serait pas étonné que ce morceau, porté par la séduction de son rythme obstiné, trouve sa place au concert, aux côtés des classiques du genre, les quintettes de Nielsen, Françaix ou Milhaud. Le reste ne paraît pas indispensable, pas plus que les quelques extraits de l’opéra Carjaval [1], qu’on trouve en version piano-voix, n’apportent de révélation témoignant d’une originalité susceptible de concurrencer celle d’un Golijov.
Osias Wilenski (né en 1933), Introduction et Serdane pour quintette à vents ; Mouvement et Variation pour flûte seule ; Cantilène (Ballade) pour hautbois solo ; « Petite musique » pour piano seul ; Nocturne pour piano ; Sonate n°2 pour piano seul ; Trois poèmes de Norah Lange pour mezzo et piano ; Vaudeville pour hautbois, cor anglais et basson
Eufonia Ensemble : Sandra Luisa Batista Pina, flûte Emili Pascual, hautbois
Jaume Sanchis Carretero, clarinette ; Emili martinez Arago, cor ; Juan Pedro Fuentes Gimenez, basson ; Raul Perez Piera, cor anglais
Marisa Martins, mezzo-soprano ; Osias Wilenski, piano
1CD Columna Musica 1CM0220. Enregistré au Transvanguard Studio de Barcelone en 2007-2008 et 2009
[1] http://www.youtube.com/watch?v=riEd... (interlude et aria de Lobo Guerrero extrait de Carjaval) http://www.osiaswilenski.org/CMS/in... (site du compositeur accessible en anglais et en espagnol)