Lang Lang : et maintenant la musique de chambre
Deutsche Grammophon poursuit la promotion du pianiste destiné à lui conquérir de nouveaux marchés avec de luxueux partenaires : Vadim Repin et Misha Maisky. Au programme, les trios de Rachmaninov et de Tchaïkovski. Un disque impressionnant pour sûr et qui doit, selon la pochette, montrer comment « trois géants de leurs instruments révèlent l’inépuisable inventivité du trio de Tchaïkovski et les tendres consolations de Rachmaninov ». Si par inventivité on doit comprendre : faire entendre ce qui n’a jamais été entendu jusqu’ici, alors le pari est nettement réussi. Mais était-ce ce qu’on attendait depuis toujours dans ces œuvres ? C’est là que les avis divergeront.
Nous avions vu, il y a cinq ans au Théâtre des Champs-Elysées, Vadim Repin et Misha Maisky prendre feu dans le trio de Tchaïkovski avec Nikolai Lugansky. Et la comparaison avec ce qui se passe dans ce disque est cruelle, non seulement pour Lang Lang, mais aussi pour Maisky et, dans une certaine mesure, pour Repin. On sait que le jeu fantasque de Misha Maisky peut produire de sublimes étincelles ou s’égarer ; quand il dialogue avec un Lugansky ou, au disque, avec une Argerich, c’est-à-dire avec des pianistes dont la fougue et les effusions ne sont jamais au détriment de la rigueur, c’est un violoncelliste et un musicien merveilleux. Quand il est face à un Lang Lang trop intimidé pour prendre les rênes ou trop occupé à construire les effets qui singulariseront sa version, on entend surtout le caractère anarchique de son jeu. Vadim Repin semble lui aussi livré à lui-même et ne paraît pas de taille à emmener l’ensemble à lui seul.
Mais, soyons juste, c’est quand même bien le piano de Lang Lang qui nous pose problème. Il a des moyens pianistiques conséquents, cela a déjà été suffisamment établi ; mais son jeu dans le Trio de Tchaïkovski semble soutenu par une volonté constante de faire sensation, au détriment du mouvement de l’œuvre. Autant les ralentendos de Richter (avec Kagan et Gutman) construisaient une vision sculpturale de ce trio, autant ceux de Lang Lang semblent des coquetteries gratuites. Finalement la première variation constitue un bon test : si vous y trouvez une salutaire liberté, ce disque vous emportera peut-être et vous goûterez la manière dont les trois complices semblent improviser à tour de rôle ; si vous jugez cela atrocement fabriqué, alors nombre de moments de cette interprétation vous paraîtront exaspérants.
Il est vrai que nous avons toujours marqué une préférence pour les visions du Trio de Tchaïkovski qui privilégient le mouvement d’ensemble (au risque de lasser) plutôt que la multiplication des univers auxquelles semblent inviter les variations, ce qui nous amène à considérer comme références absolues des lectures à l’opposé de celle-ci (Heifetz-Rubinstein-Piatigorsky ; Kogan-Gilels-Rostropovitch), mais même dans cette optique où trois solistes choisissent de prendre le parti de l’inventivité, les versions citées plus haut nous paraissent d’un goût infiniment meilleur à celle-ci. Pour être tout à fait franc, Lang Lang, dont le toucher est remarquable, nous paraît avoir appris son Tchaïkovski chez Ken Russell. On adore le film Music Lover, mais ce n’est pas cette facette du compositeur russe qui nous attire le plus. Bien moins clinquante et avec des sonorités plus ingrates, la version confidentielle d’Ashkenazy (le fils : Vovka) chez Naxos, nous emporte bien plus.
Dans le Trio de Rachmaninov, l’impression est la même ; quelle différence entre le volontarisme de Lang Lang et la conduite, toujours noble, du discours, chez Menahem Pressler (Beaux-Arts Trio). Là encore, le jeu de Maisky semble exagérément extraverti et Repin, dont l’univers est habituellement beaucoup plus délicat, fait ce qu’il peut pour coller à l’atmosphère. Alors, bien sûr, comme dans Tchaïkovski, il y a des moments d’ivresse qui pourront convaincre ou exalter l’auditeur à la mesure du ticket composé par DG ; pour nous, ils ne suffisent pas à compenser la sensation d’inachèvement général.
Sergei Rachmaninov (1873-1943), Trio élégiaque n°1 en sol mineur
Piotr Ilytch Tchaïkovski (1840-1893), Trio avec piano en la mineur Op.50
Vadim Repin, violon
Misha Maisky, violoncelle
Lang Lang, piano
1 cd Deutsche Grammophon 477 8099 1. Enregistré à Itzehoe en août 2009.
Carlos Tinoco
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