Wetzler, un monument à revisiter
La vie de Hermann Hans Wetzler, suspendue entre les convulsions européennes de l’entre-deux guerres et les Etats-Unis pourrait fournir la trame d’une fresque romanesque. Ne vous laissez pas abuser par la peinture de Giotto reproduite sur la pochette : la musique n’a rien à voir avec l’austérité d’un retour au néo-classicisme à tendance mystique, et le choix d’un expressionniste tel James Ensor ou Otto Dix aurait donné une image plus exacte du style flamboyant du compositeur. Installez-vous confortablement, car de l’audition de ce disque exceptionnel, d’une qualité d’interprétation stupéfiante, risque de résulter un choc esthétique inattendu, voire inespéré.
Wetzler est référencé dans les dictionnaires comme un « chef d’orchestre américain » bien qu’il soit né à Francfort d’un père originaire de Bohème et d’une mère allemande. Après avoir pris ses premières leçons de musique à Chicago et Cincinnati, il fut l’élève de Clara Schumann et d’Engelbert Humperdinck avant de retourner à New York où, tout en travaillant à la construction d’une machine volante avec son futur beau-frère, il finança et fonda un orchestre à son nom dans les premières années du XXème siècle, lequel créa sous la direction de Richard Strauss la Sinfonia Domestica (au quatrième étage des grands magasins Wanamaker). Cet événement et la création par Strauss de la première œuvre orchestrale de Wetzler (Ouverture d’As you like it) inclinèrent les critiques allemands à associer son style avec celui de son supposé mentor, alors que sa musique traduit plus l’influence de Mahler et du Schönberg d’avant 1920, et rappelle tout autant celle de Bohnke, Gurlitt ou Rathaus. Après avoir tenté une carrière de chef d’orchestre en Allemagne (où il fut en même temps que Paul Dessau l’assistant de Klemperer) Wetzler, interdit par les nazis car ses parents étaient juifs –lui-même protestant s’était comme Braunfels converti au catholicisme- il s’exila en Suisse, avant de retourner mourir à New-York. Ces tribulations ne lui laissèrent le temps de composer qu’une œuvre peu abondante, aux sources d’inspiration souvent latines (l’Italie pour les Visions et Assise, le pays Basque pour son unique opéra La Vénus Basque).
L’originalité de la musique de Wetzler tient à une orchestration d’une opulence rarement entendue, parfois d’une violence subite et spectaculaire, parfois d’un raffinement et d’une subtilité de timbres inédits qui n’est pas sans rapport avec celle des œuvres de Gustav Holst. Son sens de la tonalité élargie et ses recherches d’harmonies rares lui permettent d’opposer un lyrisme jamais mièvre à des épisodes grotesques ou d’une splendeur qui confine à l’effroi, ménageant des effets surprenants d’une grandeur véritablement saisissante.
Visions opus 12 fut créé en 1923 par Hermann Abendroth, sous le titre Silhouettes : selon la note de programme de Wetzler, il s’agit de « tableaux sonores qui, à l’exception de l’Intermezzo Ironico (quatrième section) saisissent dans une structure musicale, des visages spirituels issus de la vie de l’âme », ces entités s’inspirant tour à tour d’un sonnet de Michel-Ange, d’un portrait du Charon de l’Enfer de Dante (Scherzo demoniaco), d’une sérénade espagnole grotesque liés et enchaînés à des figurations plus abstraites et cycliques : on serait tenté de dire, bien qu’il s’y manifeste une certaine parenté avec les Apparitions Fantastiques de Braunfels (Variations sur la Chanson de la puce de Berlioz 1914-17) qu’il s’agit de la première tentative de description d’un portrait psychanalytique des différentes instances psychologiques qui constituent l’identité. On serait tenté d’y reconnaître l’influence de l’orchestration wagnérienne, rectifiée par le Zarathoustra de Strauss, les nappes de l’adagietto de la Cinquième de Mahler, les vastes paysages sonores d’Hausegger, si l’originalité des moyens et le chatoiement de la palette ne démentaient à chaque instant ces clins d’œil volontaires. On est emporté dès l’introduction en duo entre les percussions et les vents par un sens virtuose de l’utilisation des timbres ; après le magnifique largo, le scherzo vous cloue dans un déchaînement des forces élémentaires, que la distance ironique de l’espagnolade relativise un instant, avant que les éléments ne s’enchaînent dans le Fugato risoluto vers un choral final bouleversant, aussi statique et puissamment conçu que la Méditation du Livre de la Jungle de Koechlin. Comme chez Gurlitt, il y a dans ces Visions du Goya.
On ne sait à qui attribuer la perfection de la conception, au compositeur, aux instrumentistes de la Robert-Schumann-Philharmonie de Chemnitz, au chef Frank Beermann, ou à l’ingénieur du son, comme si chacun faisait assaut de génie. Ecoutez le détail du magnifique désordre stravinskien de la fin de l’Intermezzo, tout se fond dans une unité et une puissance de la pensée musicale presque effrayantes.
On se dit à l’écoute de ces Visions que Wetzler a sans doute sombré dans l’oubli parce qu’il ne fut l’homme que d’une seule œuvre : mais deux ans après, il récidive avec la Légende pour orchestre opus 13, Assise, qui raconte l’ascension vers le couvent où se retira Saint-François, entreprise par le compositeur un matin de Pâques 1924. Peu attrayant au départ, le sujet devient sous la plume de Wetzler un exercice spirituel monumental, reflétant toutes les tendances de la musique de son temps. L’introduction, Einsamkeit (solitude) qui évoque La Nuit Transfigurée, en moins tonal, évolue vers un épisode titré Glas (Trauer-Glocken), d’une violence menaçante, préparant l’opposition avec le Matin de Pâques et le Sermon aux oiseaux, qui recèlent des sonorités magiques, dont le mystère extatique n’exclut pas, dans la voix du violoncelle solo une référence aux puissances de l’ombre. Le même système d’opposition de dynamiques et de tempo se révèle dans les deux mouvements de conclusion : Schwester Sonne, Bruder Tod, où la lumière aveuglante du soleil monte petit à petit en vagues noires de cuivres angoissés. La conclusion, lente à nouveau, à base de choral, et de timbale répétitive sotto voce, échappe à toute forme d’apothéose traditionnelle.
Même s’ils n’ont qu’un goût limité pour la musique post-romantique tardive, les amateurs de hi-fi devraient être étonnés par ce disque et par l’excellence d’un orchestre si spectaculairement bon qu’on finit par se demander qui dirige qui. Espérons que la même formation nous donnera un autre volume de la musique d’orchestre d’Hermann Hans Wetzler (la Symphonie concertante pour violon, et la Fantaisie opus 10 par exemple), car ce disque est l’une des découvertes les plus formidables du catalogue CPO, pourtant riche de nombre de partitions inconnues.
Hermann Hans Wetzler (1870-1943), Visions opus 12 ; Assise. Légende pour orchestre opus 13
Robert-Schumann-Philharmonie
Frank Beermann, direction
1CD CPO 777 412-2. Enregistré en l’Eglise St Lukas de Dresde du 16 au 19 juin 2008