Schubert glacial et misérabiliste
Schubert n’a laissé aucune œuvre mettant en vedette le violoncelle, d’où l’attirance des virtuoses de cet instrument et des altistes pour la Sonate pour arpeggione et piano. Curieuse idée d’éditeur néanmoins que de réaliser un disque constitué uniquement de transcriptions et arrangements (présentés comme des premières mondiales, et pour cause !), recourant à des instruments « d’époque » (cordes de boyau), ce dont le client n’est prévenu que par la mention « pianoforte » sur la jaquette arrière. Le résultat sonore offre-t-il un intérêt qui justifie l’étrangeté de la méthode ?
On notera de plus qu’il ne s’agit pas tout à fait d’une première, Pieter Wispelway ayant enregistré pour Channel Classics (avec le même Paolo Giacometti au fortepiano) un précédent disque Schubert qui offrait déjà la Sonate pour Arpeggione, accompagnée cette fois des trois Sonatines Opus 137, ce qui fait qu’à l’exception du Rondo Brillant, le voilà à la tête d’une quasi intégrale des œuvres pour piano et violon de Schubert… au violoncelle baroque !
Comme on sait, l’arpeggione (guitare-violoncelle ou guitare d’amour à six cordes à archet) inventé en 1823, n’a connu que deux pièces classiques écrites spécifiquement à son intention, l’autre, un concerto d’Henri-Auguste Birnbach étant réputée perdue. Le spécialiste actuel de l’instrument (qui a suscité l’écriture d’un répertoire contemporain) est Nicolas Deletaille [1]. L’Arpeggione a en effet un son proche de celui du violoncelle baroque, avec des graves étonnamment profonds, un registre aigu peut-être légèrement plus brillant : la seule véritable différence réside dans le son de guitare qu’il réussit à produire quand l’instrumentiste abandonne l’archet, d’où sans doute les effets de pizzicati fréquents dans le premier mouvement et la variation en mineur du rondo de la partition de Schubert. Wispelwey se tire avec aisance de toutes les difficultés d’articulation que suppose le changement d’instrument, son adagio, assez lent, est véritablement beau et bien senti. L’allegretto final traîne peut-être un peu, mais on aurait dans l’ensemble une version tout à fait satisfaisante si le pianoforte manifestait un peu plus de présence.
C’est dans la Fantaisie en Ut majeur (la traduction française de la jaquette intérieure donne de façon erronée la tonalité de La !) que le pianiste se montre le plus à l’aise, créant dès le début une atmosphère poétique dont on ne soupçonnait guère son instrument capable précédemment, comme si le micro s’était soudain rapproché pour rétablir un équilibre entre les partenaires. Mais malheureusement, le violoncelliste a du mal à suivre le tempo rapide et émet quelques notes à la justesse précaire. L’allegretto à variations révèle quelques chausse-trappes : si les pizzicati de la troisième variation s’adaptent assez bien au violoncelle (encore que le pianoforte à son tour rende un son mécanique), la précédente est des plus laborieuses, les aigus de la dernière, si l’on admire la technique déployée, miaulent désagréablement. La reprise de l’introduction au début du finale apportent une agréable diversion que la suite ne confirme guère : le bariolage, les trémolos si seyants au violon, sont ici relativement pénibles.
Le Duo en la majeur qui ouvre le disque, avec son balancement de berceuse, mérite d’être réécouté une fois qu’on est habitué au son étouffé, cotonneux et au bruit de mécanisme du pianoforte lointain. Le premier mouvement fonctionne encore assez bien, le violoncelle parvient à chanter, au prix d’un effort parfois démesuré, mais le curieux écart de registre entre les deux partenaires fait qu’il a plus de mal à accompagner, écrasant de sa voix de baryton un clavier qui peine à exister et dont on a la fâcheuse impression qu’il s’agit d’un jouet d’enfant. Les sonorités du scherzo représentent bien une nouveauté, mais entre la sécheresse des coups d’archet, les sauts d’octaves intempestifs et le jeu de clochettes du clavier sautillant, on ne sait plus très bien où l’on est. L’andantino est laborieux et désarticulé. On s’ennuie ferme ! L’Allegro vivace final tente de restituer la dimension tendrement humoristique de l’original, mais on dirait une de ces caricatures de théâtre où un gros bonhomme au fort accent étranger s’essaye à faire des jeux de mots incompris de son auditoire, ou imite avec une grâce pachydermique les entrechats d’une danseuse.
A part la Sonate Arpeggione qui se défend, encore qu’on ait parfois l’impression, par la résonance des cordes du pianoforte, d’y entendre suffoquer un public fantomatique, ce disque donne l’illusion qu’on écoute, au loin, à travers des oreilles bouchées par la grippe, des musiciens qui répètent en grelottant autour d’un poêle chauffé à blanc qui ne parvient pas à les réchauffer.
Franz Schubert (1797-1829), Duo en la majeur pour piano et violoncelle D574 (arrangement Wiespelwey) ; Sonate en la mineur pour violoncelle (originellement Arpeggione) et piano D821 ; Fantaisie en ut majeur pour violoncelle et piano D934 (arrangement Wispelwey)
Pieter Wispelwey, violoncelle Guadagnini 1760 encordé en boyaux
Paolo Giacometti, pianoforte La Grassa 1815
1CD ONYX 4046. Enregistré au centre musical Frits Philips, Eindhoven, Pays-Bas, en juillet 2009
[1] On peut entendre son enregistrement de la Sonate pour Arpeggione, accompagné par Paul Badura-Skoda sur un pianoforte moins anémique que le La Grassa touché par Paolo Giacometti, dans le disque Fuga Libera FUG 529