Trop bref moment de bonheur
Ce disque superbement réalisé rassemble des œuvres pour chœurs et solistes a cappella de Richard Strauss. L’occasion de découvrir que ce maître de l’orchestre pouvait aussi traiter les voix comme des instruments, avec un sens puissant de la polyphonie. Seul regret : le programme est un peu chiche (47 minutes). On en aurait pourtant redemandé…
Sous la direction toujours experte de Laurence Equilbey, le chœur Accentus, associé pour la circonstance au Chœur de la radio de Lettonie, réalise une prestation extraordinaire, où toutes les qualités requises pour un a cappella réussi sont rassemblées : virtuosité vocale, bien entendu, justesse (de l’intonation et de la prononciation), équilibres entre pupitres, rigueur de la polyphonie. Cette dernière est particulièrement requise dans des œuvres aussi bruissantes, complexes et habilement composées que ces pièces où Strauss, ne le cédant en rien à l’élaboration de ses œuvres orchestrales, donne libre cours à son penchant pour la division des pupitres, l’entrelacement des lignes mélodiques et la continuité infinie des questions-réponses, rendant ses ouvrages particulièrement difficiles à exécuter. Le Deutsche Motette est le versant le plus extrême d’un tel souci de fourmillement et de densification : composé en 1913 pour 20 parties vocales réelles, il est le digne pendant choral des Métamorphoses pour cordes, écrites d’un coup de génie plus de trente après. D’une extraordinaire exigence, il requiert une technique vocale absolue, que possèdent les membres d’Accentus et les chanteurs lettons ; d’écriture très chromatique, comme le seront les Métamorphoses, il appuie plus les contrastes et les ruptures que ces dernières, essentiellement modulatoires. C’est une œuvre inoubliable, que tout straussien convaincu et tout amateur de chœurs polyphoniques devrait connaître. Un sentiment religieux y contraste avec une angoisse très prégnante, caractérisée par des explosions de douleur, en balance avec le lyrisme le plus soyeux et le plus lumineux.
Si Traumlicht, qui ne dure que cinq minutes, adopte à nouveau l’ambiance inquiète mais tendre du Deutsche Motette, sertie toutefois d’une épure des lignes et du langage caractéristique du Strauss de 1935, les Zwei Gesänge, écrits en 1897 et contemporains de Zarathoustra ou de Don Quixote, sont bien plus exubérants : Strauss demande tout simplement deux chœurs, un immense et un plus réduits, pour le deuxième chant (intitulé « Hymne »), et brode une harmonie lumineuse mais très instable, assez typique du foisonnement, parfois un peu touffu, qui caractérise son style de jeunesse.
Toutes ces œuvres sont en tout cas à connaître, et reflètent l’infini talent d’un compositeur que réputation et image de réactionnaire ont rendu parfois peu crédible. Avec, en plus, une réalisation aussi exceptionnelle que celle proposée par Naïve, à quoi bon se priver ? Dommage que le bonheur ne dure que trois petits quarts d’heure…
Richard Strauss (1864-1949), Deutsche Motette Op.62 ; Traumlicht Op.123 n°2 ; Zwei Gesänge Op.34
Jane Archibald, soprano
Dagmar Peckova, alto
Eric Soklossa, ténor
Robert Gleadow, basse
Chœur de la radio de Lettonie
Accentus
Laurence Equilbey, direction
1 cd Naïve V 5194. Enregistré à Paris (Eglise Notre-Dame-du-Liban) en juin 2009