Orfeo par William Christie : magnifique, à peu de choses près…
L’Orfeo de Monteverdi est désormais bien servi au DVD. Outre la version historique de Nikolaus Harnoncourt avec Jean-Pierre Ponnelle, nous avons des réalisations remarquables signées René Jacobs, Jordi Savall, Stephen Stubbs, et à présent William Christie. Ce dernier vient immédiatement prendre place parmi les meilleurs, comme on pouvait s’y attendre, d’autant que la mise en scène de Pier Luigi Pizzi est pleine d’une vie qui manque à d’autres. Qu’est-ce qui empêche qu’on soit complètement conquis ? Une paille dans la distribution : que vient donc faire Dietrich Henschel dans le rôle-titre ?
On pourra discuter longuement la question de savoir s’il faut distribuer le personnage d’Orphée à un ténor ou à un baryton. Il a déjà été montré que les deux pouvaient fonctionner. Mais une chose est sûre : ce rôle n’est ni musicalement ni dramatiquement concevable sans une voix dont le grain soit à lui seul envoûtant. Ce que possèdent, par exemple, Simon Keenlyside chez Jacobs ou John Mark Ainsley chez Stubbs (deux ténors au demeurant). Même si l’incarnation du personnage par Dietrich Henschel est scéniquement convaincante (quoiqu’à la longue, ses grimaces peuvent lasser) et même si la ligne de son chant est toujours habitée, on ne peut accepter que sa mélopée soit totalement éclipsée par celle de ses bergers. En effet, qu’il s’agisse de Juan Sancho ou de Cyril Auvity, formidables tous deux, on frissonne dès qu’ils chantent, d’une volupté que Henschel, tout excellent artiste qu’il est, n’aura jamais les moyens vocaux de provoquer. A lui seul, ce point fait vaciller un spectacle pourtant très habité.
En effet, si l’on excepte des costumes aux formes un peu étranges (fallait-il que les bergers soient en babygros ?), mais aux couleurs séduisantes, l’ensemble de la mise en scène est un festival de délicatesse, avec des moments théâtraux saisissants (à commencer par la scène initiale, où les Sacqueboutiers de Toulouse font merveille). Des décors superbes, une direction d’acteur et des chorégraphies dont le maniérisme assumé n’empêche pas qu’on y trouve une vie foisonnante (bien plus que dans la mise en scène de Gilbert Delfo chez Savall). Délicieuses nymphes, scènes pastorales et infernales comme des tableaux somptueux et plein de chair. On accepte le choix d’incarner Eurydice et Proserpine par la même chanteuse (Maria Grazia Schiavo, vocalement et scéniquement très inspirée), même si on n’en voit pas la nécessité dramatique. Finalement, on n’émettra qu’une réserve, mais là encore, de taille : l’annonce de la mort d’Eurydice pâtit de la stylisation des gestes qui réussit partout ailleurs et manque d’intensité, quand elle arrache des larmes chez Savall.
Le reste de la distribution étant sans faiblesse, il ne reste que la direction de William Christie pour susciter le débat. En effet, ce DVD ramène l’épineuse question de savoir si celle-ci, musicalement toujours impressionnante, est ou pas théâtrale. L’incroyable subtilité avec laquelle Christie sait aller chercher le moindre détail de cette musique fait de l’écoute de cet Orfeo un périple renversant. Le travail sur le son, cette façon de ciseler chaque note, d’insister langoureusement sur les arpèges, de faire ressortir avec amour le son de chaque instrument et chacune des innombrables audaces harmoniques de Monteverdi vaut, à soi seul, l’acquisition de ce DVD. Gourmande, la direction de William Christie l’est assurément. Mais elle n’est décidément pas latine et manque, selon nous, du sens des contrastes. On est chez Jan Breughel de velours plutôt que chez le Véronèse et on peut légitimement regretter la furore que savent y trouver, par des biais distincts, un Savall ou un Jacobs. Mais toutes ces réserves, et même les plus importantes, ne doivent pas masquer l’essentiel : si tous les DVD d’opéra étaient de ce niveau-là, le travail du critique serait un perpétuel enchantement.
Claudio Monteverdi (1567-1643), L’Orfeo
Pier Luigi Pizzi, mise en scène ; Gheorghe Iancu, chorégraphie ; Matteo Richetti, réalisation
Orfeo, Dietrich Henschel ; Eurydice/La Musica/Proserpina, Maria Grazia Schiavo ; La Messaggera/La Speranza, Sonia Prima ; Caronte, Luigi De Donato ; Plutone : Antonio Abete
Les Arts Florissants
William Christie, direction
1 DVD Dynamic 33598. Enregistré en mai 2008 au Teatro Real de Madrid