D’Indy par Thierry Fischer, de la clarté mais peu d’éclat
Après les deux volumes d’œuvres symphoniques parus chez Chandos sous la direction de Rumon Gamba [1], Hypérion publie ce qui apparaît comme un complément de programme sous la baguette de Thierry Fischer, avec des œuvres célèbres en leur temps mais dont les dernières versions discographiques datent d’il y a trente ans. Comparativement au travail de redécouverte accompli par Thierry Fischer pour une partie du catalogue symphonique de Jean Françaix, la prise de risque est moindre, et quoique le disque soit estimable, le choix de programme ne s’imposait peut-être pas avec la même urgence que les redécouvertes proposées par le label Timpani . [2]
Wallenstein, suite de trois ouvertures thématiquement liées, a occupé d’Indy de 1873 à 1881 : ne connaissant d’exécution complète qu’en 1888, c’est pourtant l’œuvre qui a rendu le compositeur célèbre, prolongeant son renom jusque dans le premier tiers du XXème siècle. D’Indy continua à témoigner d’un certain attachement pour cette partition de jeunesse puisqu’il en enregistra le premier mouvement en 1931, quelques semaines avant sa mort. La trilogie de Schiller, Wallenstein (tirée d’un épisode confus de la guerre de Trente Ans), a inspiré à Smetana un poème symphonique probablement inconnu de d’Indy mais aussi sa première symphonie programmatique (et cyclique) à Joseph Rheinberger dont l’influence a pu se mêler à celle de Wagner, présent dans la thématique jusqu’à la citation directe, imitation qui n’épargne que la partie centrale (Max et Thécla) première rédigée et seule antérieure au voyage à Bayreuth de 1876 où d’Indy assista à la représentation de l’intégralité de la Tétralogie. Cet attachement à la culture allemande, déjà évident dans La Forêt enchantée, se manifestera à nouveau par la composition du Chant de la Cloche, toujours d’après Schiller. Nous sommes aujourd’hui assez éloignés d’une connaissance approfondie des pièces de Schiller qui permettrait de comprendre sans recherche les allusions narratives pourtant très précises au déroulement dramatique, et force est de considérer cette musique comme indépendante du sujet qu’elle illustre.
C’est ce qu’a parfaitement compris Thierry Fischer, qui s’attache à donner à l’interprétation un relief et une vivacité qui échappent au côté lourdement pompeux et mollement guerrier des versions historiques. On est agréablement surpris dès Le Camp de Wallenstein de l’aspect curieusement italien de l’introduction, des textures orchestrales limpides qui rappellent le Saint-Saëns de Phaëton, de la rusticité bonhomme de la danse des soldats qui a presque la saveur d’un thème de Chabrier, et même de l’humour du trio de basson et du tuba caricaturant les moines, qu’on n’attendait guère chez d’Indy. Fischer et ses excellents solistes de l’Orchestre du Pays de Galles réussissent à faire danser ce qu’on prenait jusqu’alors pour un ramassis de clichés : ce faisant ils accentuent involontairement le désordre rhapsodique de la composition, et tirent vers la comédie la première ouverture. Ils ont plus de mal à extraire la deuxième de sa gangue beethovenienne, mais la thématique se prête moins facilement à la légèreté. Peut-être aurait-on pu appuyer un peu plus les trouvailles que constitue l’encadrement par des harmonies pré-debussystes de « musique des sphères » de La Mort de Wallenstein, mais malgré une prise de son qui paraît parfois étriquée et dépourvue de profondeur dans les graves, ce dernier mouvement s’écoute et même se ré-écoute avec plaisir en dépit des sonneries de cuivres qui le traversent et des naïvetés de son « Voyage des Piccolomini sur la Meuse ». Andrew Clements, critique du Guardian, remarquait à la sortie du disque que Wallenstein, avec ses accumulations de thèmes qui tournent à vide et son aspiration occasionnelle à la grandeur « sonne curieusement comme un Elgar de troisième zone » : ce jugement semble assez fondé.
La légende Saugefleurie (d’Indy préfère fantaisie, conte ou légende à la dénomination « poème symphonique »), d’après un conte de Robert de Bonnières, mélange à une chasse royale le thème d’Ondine, puisqu’il s’agit d’une fée des bois qui meurt d’amour pour un prince apparu aux abords de son lac. Quoiqu’on puisse trouver des racines françaises (Berlioz ou même Méhul) à cette musique, l’influence du prélude de l’Or du Rhin et de la forêt de Siegfried est encore très présente. Thierry Fischer apporte un soin particulier aux détails de l’orchestration et s’efforce de suivre les épisodes de l’action, avec une volonté analytique si poussée (que reflète d’ailleurs la notice scrupuleuse) qu’on finit par perdre la vision de l’ensemble. Les cuivres, beaucoup plus beaux que les strasbourgeois enroués de la version Guschlbauer, finissent par lasser par leur enjouement sautillant et ne suffisent pas à donner du liant à cette version qui tourne un peu systématiquement le dos aux envolées romantiques de la partition. A tout prendre la version de Gilles Nopre pour Marco Polo laissait le souvenir d’une atmosphère plus flamboyante. Le beau son de l’alto solo qui énonce le premier thème se marie bien au reste du programme qui permet d’entendre en soliste Lawrence Power, même si le choix de version alternatives (autorisées pas d’Indy) pour le Lied pour violoncelle et le Choral varié pour saxophone peut surprendre.
Pour le Lied, du point de vue de la conception générale, la direction de Fischer vaut largement celle de Yan Pascal Tortelier, sur le disque concurrent de Julian Lloyd-Weber : il y a même dans le balancement initial un rappel inattendu du rythme de habanera. Au cours du morceau cependant, et particulièrement dans la montée finale du soliste vers l’aigu, l’instrument manque de corps, et Lawrence Power donne à la mélodie un tour forcé, terne et instable.
Le Choral varié opus 55 est le morceau le plus intéressant de ce disque, et l’une des grandes réussites d’un d’Indy enfin parvenu à une maturité détachée de ses modèles. L’originalité de la construction, la beauté du développement orchestral, jaillissant d’un thème a priori austère et sans fantaisie, les modulations toujours imprévisibles de la mélodie, les effets de texture des appels de flûtes et des deux harpes qui accompagnent la reprise finale, tout est merveilleusement conçu, sauf qu’on sent combien tous les timbres sont destinés spécifiquement à accompagner le saxophone (alto) dont la pièce révéla en 1904 tout le pouvoir d’évocation soliste. Lawrence Power réussit tout de même à exister, le son de son instrument se fait plus charnu et plus affirmé, mais on ne peut s’empêcher d’attendre avec une certaine impatience l’enregistrement Chandos (volume 3 des œuvres pour orchestre avec la Symphonie n°3 dirigées par Rumon Gamba) annoncé pour mars 2010, qui doit proposer une version de l’original de cette pièce splendide –commandée par la pionnière américaine Elise Boyer à qui elle est dédiée- avec le saxophoniste Siguröur Flosason.
Vincent d’Indy (1851-1931), Wallenstein Op.12 ; Choral varié Op.55 (version alto et orchestre) ; Saugefleurie, légende Op.21 ; Lied Op.19 (version pour alto et orchestre de chambre)
Lawrence Power, alto
BBC National Orchestra of Wales
Thierry Fischer, direction
1CD Hyperion CDA67690. Enregistré à Brangwyn Hall, Guldhall, Swansea du 20 au 23 février 2008
[1] dont on lira les critiques ici etici.
[2] Poème des rivages et Diptyque méditerranéen, Symphonie en la et Concert opus 89.