Théodore Gouvy, compositeur savant sans imagination

samedi 20 février 2010 par Fred Audin

La louable initiative qui vise à tirer de l’oubli l’œuvre de Théodore Gouvy, avec des moyens honorables, la Philharmonie de Sarrebruck et Kaiserslautern dirigée par Jacques Mercier, risque de se heurter à un écueil d’importance : la musique elle-même, dont l’exécution semble confirmer l’image de classique charmant mais rétrograde que l’on a conservée de ce compositeur qui fut, sur ses vieux jours élu en France à l’Académie des Beaux-Arts et siégea aussi à l’Académie royale de Berlin.

Né prussien en 1819, alors que ses frères aînés avaient encore la nationalité française, Gouvy balança entre les deux cultures, demeurant presque exclusivement un compositeur de musique de chambre et de musique symphonique, ce qui lui assura un certain renom en Allemagne, pays où il passa les trente dernières années de sa vie. Issu d’une famille d’industriels wallons, il put se consacrer à son art, pour lequel il n’avait montré dans l’enfance que des dispositions limitées, et réussit à force de travail à s’imposer comme un maître de la forme, trop sérieux pour Paris, trop peu profond pour Leipzig où il mourut en 1898. Le centenaire de sa mort marqua l’occasion d’une redécouverte dont on soupçonne qu’elle est surtout motivée par des considérations politiques, puisqu’on cherche à nous vendre ce sarrois prolifique comme un symbole de l’européen moderne, soulignant qu’il fut loué par Berlioz dès sa première symphonie et apprécié de Hiller et Reinecke, ce qui paraît moins surprenant.

La troisième symphonie, écrite en 1852 fut créée à Paris aux frais du compositeur, avant d’obtenir deux ans plus tard un beau succès à Leipzig. On peut louer la transparence de son orchestration, le classicisme de sa structure, l’originalité du plan tonal de ses modulations inhabituelles, l’influence de Schubert et Mendelssohn, dont elle possède la souplesse et l’aisance mélodique à défaut d’une véritable originalité. Le deuxième mouvement, Larghetto con moto est le mieux venu, sorte de barcarolle où cors et violoncelles chantent au-dessus d’un tapis de cordes augmenté d’une harpe, à l’époque peu usitée dans le domaine symphonique. Le chef a beau apporter toute son attention à la délicatesse des contours, on demeure un peu extérieur aux accents beethoveniens des cordes opulentes dans la section centrale. L’enregistrement lui-même est peut-être un peu trop réverbéré. Tout cela est habilement fait –encore que les développements soient assez répétitifs-, le scherzo est vif et enlevé, comme une pièce de ballet d’Adam, mais sans la moindre surprise, hormis quelques astuces empruntés au Songe d’une Nuit d’Eté. Les couleurs de cette symphonie sont aujourd’hui singulièrement défraîchies, beaucoup plus que celles des ses contemporains français, tels Onslow ou Louise Farrenc. La maîtrise de l’orchestre évoquerait encore certaines partitions de Kalliwoda mais on voit tellement clair au travers des modèles dont Gouvy s’inspire qu’on cherche en vain un trait distinctif qui insufflerait à l’œuvre un quelconque caractère personnel.

Et ce n’est pas mieux quinze ans plus tard ! La Symphonie n°5 souffre de sa conception initiale comme Suite de Danses. L’allegro initial est à peu près aussi indigent dans son développement qu’une ouverture de ballet de Minkus. Le Menuet (on est en 1865 pour la première version !) fait preuve d’un certain humour, imitant une danse paysanne dont le trio s’autorise quelques chromatismes réjouissants. Le larghetto déroule une assez jolie mélodie, mais son orchestration évoque immédiatement le mouvement lent de la Symphonie n°3, et l’on se demande si le compositeur est capable de sortir de la répétition sempiternelle de procédés qui ont fonctionné. Au premier finale dans lequel il s’autoparodiait Gouvy substitua un rondo bourru, dont les couplets ont un caractère amusant à l’orchestration ingénieuse, mais de nouveau hérité du Mendelssohn de la Danse des Clowns. L’accueil, par deux fois assez froid, poussa Gouvy à se tourner vers la cantate, et la musique de chambre, quoique deux symphonies et une sinfonietta aient encore succédé à cette Symphonie n°5. On éprouve à l’écoute la cruelle impression que l’auteur n’a fait que régresser vers un classicisme de plus en plus étriqué. On serait donc tenté de dire, que, loin de représenter un modèle européen de référence, Gouvy est un habile petit maître d’importance régionale, un peu moins inspiré que son contemporain tyrolien Johann Rufinatscha.

Mais peut-être le choix de ces deux symphonies ne représente-t-il qu’un aspect mineur de l’apport de Théodore Gouvy à la musique romantique : tel quel, ce disque présente un évident intérêt documentaire, même si l’on peut douter qu’on l’écoute souvent uniquement pour le plaisir.

- Louis Théodore Gouvy (1819-1898), Symphonie n°3 en ut majeur opus 20 ; Symphonie n°5 en si bémol majeur opus 30
- Deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken Kaiserslautern
- Jacques Mercier, direction
- 1CD CPO 777 379-2. Enregistré le 5 février 2007 dans la grande salle de la Radio sarroise, Musicstudio 1



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