Un Telemann arrangeant pour néophytes

lundi 8 février 2010 par Fred Audin

Le jeune label Hérisson consacre sa troisième parution à des œuvres de Telemann mettant en vedette le hautbois et le basson. L’enregistrement, très réussi, irritera peut-être les spécialistes de musique baroque, par le manque de précisions techniques fournies sur l’origine des œuvres et les caractéristiques des instruments joués. Il répond cependant très bien au titre choisi « Plaisir et joie » (inspiré d’une citation de la première auto-biographie du compositeur) sans prétendre à plus de pertinence musicologique. C’est un peu comme si l’on vous proposait au restaurant de commander une « assiette anglaise », sans en préciser la composition.

Il ne faut pas attendre de ce disque qu’il offre des repères dans l’immense production de Georg Philipp Telemann, que le Guinness Book des Records désigne comme le musicien le plus productif de tous les temps, crédité d’environ 3.000 œuvres (certains parlent du double) dont 800 seulement cataloguées et répertoriées, de nombreux manuscrits non publiés ayant été détruits durant la deuxième guerre mondiale, ce qui n’est pas le moindre des scandales quand on songe qu’ils avaient été conservés intacts pendant plus de deux siècles. En dépit d’une trop courte notice assez bien conçue du claveciniste et directeur artistique du label, Mathieu Dupouy [1], on aura du mal à identifier à quel corpus plus vaste ou recueil d’origine appartiennent les œuvres présentées, d’autant plus que, désignées par leur instrument principal, certaines sont des transpositions –certes proposées comme versions alternatives par l’auteur- comme la sonate en mi mineur pour basson tirée des Essercizi musici, à l’origine conçue pour la viole. Il aurait été bon aussi de préciser sur la pochette l’effectif instrumental concerné, l’acheteur distrait risquant d’imaginer qu’il peut s’agir de pièces pour instrument seul, alors qu’elles sont toutes accompagnées de clavecin et pour certaines d’un continuo de théorbe et violoncelle dont les exécutants n’apparaissent même pas sur la jaquette avant du disque, illustré curieusement par une photo en noir et blanc de pieds en sandales légères posés sur les pavés disjoints d’une cour anonyme.

Malgré ces réserves qui ne concernent que l’emballage, l’écoute se révèle immédiatement une excellente surprise, du moins en ce qui concerne les quatre mouvements du Trio n°12, par la rondeur du son du hautbois, la présence d’un clavecin dont le rôle soliste est mis en avant, et une dimension orchestrale de la musique, que Telemann étoffera d’ailleurs avec des cordes pour en faire une ouverture de la deuxième série de ses Musiques de Table. Le Mesto présente une noblesse et une hauteur de vue dignes de Bach, même si Telemann ne s’y attarde pas, livrant une conclusion vivace d’une virtuosité vivaldienne qui ne se perd pas dans les méandres du « contrepoint à tire-larigot » (le mot est attribué à Telemann, qui se vante aussi d’avoir ici cultivé « la brièveté des airs… pour ne pas fatiguer l’oreille par trop de longueur. ») Les interprètes de ces pièces ont laissé libre cours à l’agrément, sans appuyer démesurément ni les éléments de virtuosité, ni l’intention un peu trop vite qualifiée de dramatique des pièces en mineur. Le basson de Fany Maselli est particulièrement à l’aise dans ce mode léger, évitant les raucités canardantes que certains solistes accumulent dans la pratique de l’instrument. On notera aussi, en ce qui concerne l’enregistrement qu’on n’entend aucun des bruits de clés et de mécanismes qui parasitent parfois les exécutions sur instruments baroques.

Les critiques exigeants auront tôt fait de taxer ces interprétations de superficielles et finalement futiles. Il est vrai que le procédé ne fonctionne pas tout du long avec un égal bonheur et qu’on se laisse à la longue divertir d’une attention soutenue par une certaine uniformité de ton, mais des surprises guettent au détour de chaque page, comme les mélodies en duo de la sonate à hautbois principal en si bémol majeur, dont la ligne de basse ne cesse de relever l’intérêt, ou comme le cantabile (qui comporte un beau duo avec le théorbe) et le récitatif et arioso de la sonate en mi mineur qui transporte soudain l’auditeur du divertimento dans le champ de l’opéra, révélant des connotations sombres que l’instrumentation originale ne mettait peut-être pas en relief à un tel degré. Tout juste finit-on par se demander si le plaisir des instrumentistes n’est pas supérieur à celui des auditeurs, lorsque la musique se fait plus conventionnelle comme dans la sonate pour hautbois en mi mineur, dans laquelle l’écriture paraît plus mécanique et le jeu moins senti.

La partita n°4 en sol mineur, avec ses alternances de danses graves et joviales conclut agréablement ce florilège dans lequel entrera facilement l’amateur occasionnel de musique ancienne. Tous les praticiens du hautbois ou du basson devraient y trouver une leçon de clarté et de phrasé qui souligne plus la modernité pré-classique de cette musique que son enracinement dans la tradition : ces enregistrements tracent finalement un portrait assez exact de Telemann, dans la fusion qu’il prépare des styles allemand, italien et français, et qui constitue, plus que la production instrumentale de Jean-Sébastien Bach lui-même, une préfiguration du classicisme viennois, avec une prédilection pour des combinaisons instrumentales rares et relativement inédites.

- Georg Philipp Telemann (1681-1767), Lust und Vergnügen (œuvres avec hautbois, basson, clavecin et basse continue) : Trio n°12 en mi bémol majeur ; Sonate en fa mineur pour basson ; Sonate en si bémol majeur pour hautbois ; Sonate en mi mineur pour basson (originellement pour viole) ; Sonate en mi mineur pour hautbois ; Partita n°4 en sol mineur
- David Walter, hautbois ; Fany Maselli, basson ; Mathieu Dupouy, clavecin ; Rémi Cassaigne, théorbe ; Valérie Dulac, violoncelle
- 1 CD Hérisson LH03. Enregistré en septembre 2007 à l’Auditorium de Dijon, Côte d’or

[1] la description du CD et la notice sont accessibles en ligne,



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