Szabelski, Gorecki, Knapik : une école polonaise

lundi 8 mars 2010 par Thomas Rigail

Ce disque regroupe des pièces de trois compositeurs polonais pour autant de générations, mais avec une continuité qui est celle du maître à l’élève : Boleslaw Szabelski, qui fut élève de Szymanowski, eut pour élève Górecki, qui eut pour élève Eugeniusz Knapik.

Bolesław Szabelski (1896-1979) est présent par deux pièces : si le début de la Toccata tirée de la Suite pour orchestre Op.10 de 1936 annonce un matériau mélodique assez banal, l’œuvre s’emporte rapidement dans une orchestration chamarrée, aux multiples contrepoints, contrastes de couleurs orchestrales et traits virtuoses qui investissent l’œuvre d’une savoureuse intensité. On pense au Mandarin Merveilleux de Bartók en moins sarcastique, ou au dernier Szymanowski dont Szabelski a semble-t-il bien retenu les leçons : il y a là quelque chose des débordements d’Harnasie.

Le Concerto grosso de 1954 débute comme un prolongement des couleurs les plus ténébreuses de cette toccata : les traits féroces de cordes cognent contre les braillements des trompettes par-dessus un tapis de caisse-claire pendant que les bois se mélangent dans des contrepoints enchevêtrés, le tout évoluant dans un langage encore tonal mais d’une fougue dans l’orchestration impressionnante. Un arrêt soudain sur un soliloque de cordes et de bois : la forme, héritée des musiques de ballets des années 10 et 20, sur la corde raide, est construite en emportements successifs, qui s’éloignent rapidement en crescendos et en brusques contrastes - œillade à la forme du concerto grosso - entre groupes instrumentaux et solistes. Le mouvement central est un moment de désolation, qui avec ses cordes graves omniprésentes et sa flûte solo rappellera les mouvements les plus sombres des symphonies de Chostakovitch. Lentement, un ostinato de cordes et de piano se met en place, grossissant jusqu’à l’explosion dissonante. On pense à la quatrième symphonie de Szymanowski (par les couleurs et par la forte présence du piano) ou à la deuxième de Tubin, mais Szabelski ne s’attarde pas sur ses idées, sa forme est en perpétuel renouvellement, un courant d’une grande évidence dialectique qui ne fait que renforcer l’impact expressif de l’œuvre mais qui finit par se retourner contre elle en atteignant certaines limites par son ambition restreinte. Le presto final est le contrepoint du premier mouvement, une nouvelle toccata féroce, ponctuellement dissonante (le climax final). Si néo-classicisme il y a, c’est un néo-classicisme qui ne renie pas l’écriture orchestrale moderne.

Malgré le style relativement conservateur, la concentration des idées, l’impact de la forme, la richesse de l’orchestration ne peuvent donner qu’envie d’approfondir l’œuvre de ce compositeur dont la musique est très peu enregistrée, d’autant plus qu’à la manière de Stravinsky il n’a pas hésité à renouveler son idiome vers la fin de sa vie en se tournant vers le sérialisme.

On connait surtout Henryk Mikołaj Górecki, qui fut élève de Szabelski, pour sa Symphonie n°3 (1976) qui a lancé la mode de la néo-tonalité mystique (ou plutôt contribué à son succès commercial), mais on sait moins qu’il fut avant cela un des compositeurs phare de l’avant-garde polonaise. Les trois danses op.34 inspirées par un matériau folklorique, datent de 1973 et ouvrent sur la musique consonante à venir. La première danse, avec ses rythmes motoriques et ses échos du Sacre du printemps, s’enchaine sans mal avec les œuvres de son professeur, mais la dimension répétitive, déjà post-minimaliste, de l’ostinato distingue le style de Górecki de la virtuosité néo-classique de Szabelski - dimension répétitive reprise dans le mouvement lent central par un balancement de deux notes de cordes répétées durant tout le mouvement, en dehors d’une pause centrale. L’atmosphère rêveuse est déjà ici celle de la Symphonie n°3. Le même balancement articule la troisième danse, au matériau mélodique plus immédiatement populaire, mais répété avec une froideur et une obstination qui renvoient directement au courant répétitif américain (à Glass en particulier, mais avec plus de matière).

L’œuvre pour soprano et orchestre La flûte de jade d’Eugeniusz Knapik date également de 1973 - le compositeur est alors âgé de 22 ans - et constitue sa première composition pour orchestre. Le premier mouvement, avec ses longues tenues d’accords tonaux, pourrait faire croire à une œuvre issue du courant minimalisto-mystique déjà cité (d’autant que les légères ponctuations de piano et les traits de flûtes rappellent immédiatement la postérieure Symphonie n°3 de Górecki) mais le deuxième mouvement contredit cette impression, avec son ostinato machinal et obstiné, par moments presque barbare, qui alterne avec des champs de cordes qui doivent beaucoup à Lutoslawski. Dans le troisième mouvement, un piano atonal se disperse sur des entrelacements de cordes mêlées, de sidérants climax s’abattent, et le chant se fait attendre pour lancer quelques mots d’adieu sur une longue tenue de violons : partie la plus avant-gardiste de la pièce, c’est aussi la plus intense. Le dernier mouvement aux couleurs modales, devant autant à Szymanowski qu’aux compositeurs post-Debussystes français, fait alterner sans accompagnement des vocalises et une flûte esseulée, évoquant une chine fantasmée, avant que les deux se rejoignent pour s’éteindre dans les ténèbres.

Héritier de Górecki, Lutoslawski et Penderecki, le style de Knapik est encore jeune et l’œuvre est un peu trop dispersée esthétiquement pour convaincre complètement sur la durée (un mouvement supplémentaire n’aurait pas été de trop pour assoir la cohérence de la pièce), mais elle déploie dans ses meilleurs moments une force assez typique de la musique polonaise de cette époque, notamment dans le remarquable troisième mouvement. La soprano Bozena Harasimowicz dispose ici d’un beau timbre mais la prononciation française est plus que médiocre.

L’interprétation de l’Orchestre symphonique de Silésie est remarquable d’engagement et de force : la lisibilité de l’orchestration en particulier, bien aidée par une excellente prise de son, est impressionnante, et laisse savourer les qualités des orchestrations, surtout dans les œuvres de Szabelski. Les timbres individuels ne sont pas les plus beaux (la flûte de La flûte de jade est un peu rêche, les cuivres pourraient avoir parfois plus de mordant), et on note des moments de faiblesse (de curieux ralentissements de le tempo, immédiatement repris, dans la toccata de Szabelski), mais l’ensemble dégage une énergie (belle rigueur du rythme dans les danses de Górecki) et une présence sonore totalement en adéquation avec l’écriture des œuvres.

Outre la qualité de l’exécution, ce qui frappe dans cet enregistrement, c’est, malgré les nettes différences de styles entre les compositeurs qui ont chacun trouvé leur propre voie, la cohérence des œuvres, dont les qualités communes sont le refus des dogmes, des classifications faciles, et des obligations imposées aux compositeurs par l’intellect ou le milieu, et l’intégration des formes de la modernité dans une conception globale expressive avant tout, qui leur confère une immédiateté sans pour autant renier la modernité ou tomber dans la démagogie : ces pièces sont simplement, par-delà les questions esthétiques et historiques, les codes et les genres, bien écrites.

Un seul regret : malgré une durée de 64 minutes, le disque paraît trop court, peut être à cause de l’ambition relative des pièces - il manquerait un plat principal. Mais ceci n’est que gourmandise : cette impression ne naît que par la grande qualité de ce disque qui ne donne qu’une envie, en redemander.

- Boleslaw Szabelski (1896-1979), Toccata de la suite pour orchestre Op.10, Concerto grosso
- Henryk Mikolaj Gorecki (né en 1933), Trois danses Op.34
- Eugeniusz Knapik (né en 1951), La flûte de jade
- Bozena Harasimowicz, soprano
- Orchestre philharmonique de Silésie
- Miroslaw Jacek Blaszczyk, direciton
- 1 cd DUX 0732. Enregistré à Katowice en juin et juillet 2009.



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