Parsifal : découvertes et habitudes
Un Parsifal des années cinquante avec en tête de distribution Martha Mödl et Wolfgang Windgassen… on ne peut que penser aux distributions de Bayreuth de cette époque. Que ce soit au monument de 1951 dirigé par Hans Knappertsbusch, mais aussi aux versions menées par Clemens Krauss ou André Cluytens par exemple dans des styles différents. Cette parution doit donc supporter la comparaison avec toutes ces captations pour sortir du simple document et apparaître comme une version musicalement intéressante. Et c’est au final ce qu’elle est. On retrouve deux points forts en tête d’affiche, mais il n’y en a pas que pour eux : l’ensemble est de très haut niveau, n’ayant pas à rougir des comparaisons possibles.
Immédiatement, on est agréablement frappé par la présence de l’orchestre dirigé par Ferdinand Leitner. Ce n’est pas pour rien que Stuttgart, où Leitner était directeur de l’opéra à l’époque, était appelé le « Bayreuth d’hiver » du temps de la collaboration étroite entre le chef et Wieland Wagner. Tendue et dramatique, cette direction ne créé pas la fameuse messe souvent connue : nous sommes clairement dans un drame ici. La lenteur n’est pas cérémonie mais force : les tempi sont assez lents, mais les changements de dynamique habilement négociés viennent donner vie à la partition. L’orchestre en lui même est splendide : tous les pupitres sont d’une homogénéité perdue depuis lors à Paris.
En Parsifal, Wolfgang Windgassen retrouve les accents qu’on lui connaît dans ses autres enregistrements : le timbre est clair et la voix intelligemment menée, donnant l’héroïsme nécessaire à ce naïf au début, puis trouvant une certaine noblesse par la suite. On pourra lui reprocher un léger manque de stature à la fin, son apparition étant noble mais sans la dimension de sauveur qu’on peut entendre chez d’autres. Toujours est-il que quand intelligence, timbre et personnage se croisent ainsi, le résultat est historique.
Martha Mödl a sans doute marqué très fortement le rôle de Kundry. Puissance, timbre rauque, art du mot et flamme sont ici rassemblés pour donner corps à ce personnage si complexe : torturée et séduisante, mère et amante. L’actrice fait merveille par sa composition. Par contre, la voix manque d’aplomb dans l’aigu : au fur et à mesure de l’avancée du deuxième acte, les aigus extrêmes de la partition semblent poser problème à cette voix quelque fois rebelle. Mais cela reste un détail tellement le personnage colle à la voix et à la personnalité de la tragédienne.
Autre pilier de Bayreuth, Gustav Neidlinger abandonne les noirs méchants qui ont vu son triomphe (Alberich ou Klingsor) pour interpréter le roi pêcheur Amfortas. Pourquoi ne pas en être resté à ces rôles ? Bien sûr il est normal de vouloir incarner des personnages blessés et humains, mais la voix n’arrive pas à traduire les troubles et les doutes de cet homme. Qu’il souffre physiquement, on n’en doute pas, mais la torture morale est absente. La voix est robuste et on sent que le chanteur fait tout ce qu’il peut pour rendre l’humanité du personnage. Rien de mauvais donc, mais on reste en dehors de la tragédie du personnage.
Gurnemanz est confié à Otto von Rohr. Dès l’attaque, la voix frappe par sa noblesse et sa vaillance. Elle évoque la haute figure du chevalier possédant sagesse et humanité. Tout en nuance, son personnage passe avec aisance de l’enseignant au protecteur, dévoilant l’histoire de Titurel tel un gardien de la tradition, puis cherchant à faire parler Parsifal avec une tendresse paternelle. Le dernier acte le retrouve immortel, chroniqueur d’un monde qui s’effondre autour de lui, alors que lui reste… puis la voix s’illumine lorsque le salut arrive. Malgré sa faible renommée, ce Gurnemanz est à la hauteur des plus grands.
Klingsor est confié à Heinz Cramer. Et malheureusement la surprise n’est pas aussi bonne. La voix est nasillarde, sans aucune menace : cela limite ce magicien à son impuissance. On se demande comment il peut commander à Kundry. C’est là la seule ombre au tableau proposé par cet enregistrement puisque le reste de la distribution est bien pourvu, avec des voix saines. Les différents chœurs très demandés sont excellents, majestueux pour les chevaliers, clairs et aériens pour les voix d’enfants et enfin ensorceleurs pour les filles-fleurs.
Profitant d’un très bon son mono, cet enregistrement de Parsifal mérite donc toute sa place, et pas seulement comme témoignage. Le trio de chanteurs principaux est splendide et il ne faudrait pas passer à côté de la prestation d’Otto von Rohr ainsi que de la direction de Ferdinand Leitner. De plus, on notera le petit livret très soigné présentant de belles photographies de scène et la biographie des principaux participants.
Richard Wagner (1813-1883), Parsifal
Kundry , Martha Mödl ; Amfortas, Gustav Neidlinger ; Titurel, Frithjof Sentpaul ; Gurnemanz, Otto von Rohr ; Parsifal, Wolfgang Windgassen ; Klingsor, Heinz Cramer ; Erster Gralsritter, Toni Schabo ; Zweiter Gralsritter, Gerhard Schott ; Erster Knappe, Hetty Plümacher ; Zweiter Knappe, Paula Bauer ; Dritte Knappe, Siegfried Fischer-Sandt ; Vierter Knappe, Karl Rieser ; Blumenmädchen , Olga Moll, Friederike Sailer, Hetty Plümacher, Lore Wissmann, Franziska Wachmann, Paula Bauer ; Stimme aus der Höhe, Hetty Plümacher
Chor der Württembergischen Staatsoper Stuttgart
Orchestre de l’Opéra de Paris
Ferdinand Leitner, direction
4 CD Profil, Edition Günter Hänssler PH09009. Enregistré l’Opéra Garnier de Paris, 26 mars 1954.