Lalo, symphoniste concertant : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté… »
La Symphonie Espagnole de Lalo a été si souvent enregistrée par les plus grands violonistes qu’en donner une nouvelle version risque de se révéler un piège, même lorsqu’on y adjoint deux œuvres beaucoup moins connues et une thématique autour de leur créateur, Pablo de Sarasate. Mais quand la réussite est là, elle est d’autant plus éclatante que le risque était grand, et il convient de saluer ce disque qui, bien plus qu’un récital de violon virtuose, permet de découvrir tout un pan du répertoire symphonique français, par un chef qui en est devenu l’un des plus éminents spécialistes.
La question de savoir si la Symphonie Espagnole est un concerto continue à diviser les commentateurs. Structurellement ce n’est ni l’un ni l’autre (et la traditionnelle coupe de l’intermezzo central, avant Yehudi Menuhin, ce qui heureusement n’est presque plus jamais le cas tendait peut-être à justifier le terme de symphonie) mais plutôt une Sérénade dont la forme unique a exercé une influence sur le développement d’une nouvelle forme symphonique post-romantique. C’est bien la dimension « symphonique » qui est importante dans le cas présent, et trop souvent sous-estimée, la plupart des violonistes se contentant d’un accompagnement distant qui a pu donner de Lalo l’image d’un grand mélodiste mais d’un orchestrateur médiocre, alors que Grieg lui-même sollicita de lui des leçons dans ce domaine. Beaucoup d’enregistrements classiques de la Symphonie Espagnole, mettent l’orchestre en retrait, et même Kirill Kondrashin survolté avec David Oïstrakh ou Leonid Kogan n’en tire, à cause des prises de sons aléatoires du concert, qu’un bruit de casserole peu flatteur. Ici Kees Bakels mène de bout en bout la danse, se jouant des difficultés rythmiques, dégageant les interventions des bois, calmant les explosions de cuivres homophones, donnant aux cordes le mystérieux moelleux qui disparaît généralement au profit du seul soliste. Sous la direction de Bakels, certains rythmes prennent un aspect résolument moderne (le début de l’Intermezzo encore) que n’osaient pas souligner ses prédécesseurs. On aimerait savoir si la partition utilisée ne revient pas à des sources différentes de l’édition traditionnelle tant l’ampleur sonore est étonnante par rapport aux versions qu’on peut avoir dans l’oreille : certains phrasés de l’Intermezzo et de l’Andante surprennent comme une première écoute, et on se demande si quelques mesures « oubliées » n’ont pas été rétablies ici ou là. Les conditions d’exécution sont idéales : l’Orchestre de la ville de Grenade brûle d’exécuter avec le feu nécessaire cet hommage à son folklore (qui représente, avant Sarasate lui-même et Carmen, la première incursion française dans la mode hispanique qui fit fureur en France de 1870 à 1920). Jean-Jacques Kantorow fut pendant quatre années le chef principal de cet orchestre, et Kees Bakels, déjà responsable d’un disque Lalo remarqué de la Symphonie en sol et du Concerto pour violoncelle, est à l’origine violoniste, et comprend donc de façon idiomatique les équilibres à entretenir.
Le jeu de Kantorow est brillant, précis, haletant, ses aigus sont beaux et pleins, son instrument ne pleure pas, évitant tous les portandos datés : seul un vibrato excessif de la corde de sol trop appuyée sur la touche agacera peut-être les spécialistes, mais il est, à l’exception de ce tic, peut-être amplifié par la présence d’un micro un peu trop proche de l’instrument, d’une justesse parfaite, et son accord avec les musiciens qui l’entourent fait merveille : il suffit d’entendre le difficile rondo final, entraînant en diable, pour s’en convaincre. Présentée en dernier (ce qui entretient pour l’auditeur un suspense bienvenu) la Symphonie est la cerise sur le gâteau d’un disque qui, pour les deux autres pièces au moins, est une référence incontestable.
La palme pour le Concerto opus 20 (qui précède immédiatement la symphonie dans le catalogue de Lalo) était jusqu’alors détenue par le disque d’Olivier Charlier et Yan Pascal Tortelier (Chandos, toujours passionnant par la présence du Concerto Russe opus 29), mais la présente version détrône aisément ce disque sympathique, en particulier grâce à la logique de la lecture que fait le chef de cette partition parfois déroutante comme le montre l’introduction tragique à laquelle succède un allegro réjouissant et presque champêtre. La prise de son est aussi une vraie réussite, permettant encore une fois d’apprécier, sans appuyer démesurément, la richesse de l’orchestration novatrice, et les interventions brillantes des divers solistes qui en rehaussent la texture. Tout s’enchaîne avec clarté, preuve imparable que la musique de Lalo, qui souffre parois d’une dispersion et d’un éparpillement d’épisodes rhapsodiques sans autre lien que la thématique cyclique est souvent mal lue par des chefs sans imagination ni esprit de suite. Le final virevoltant est d’une virtuosité (orchestrale) à couper le souffle, non dépourvu de traits d’humour comme ceux dont Lalo soulignait la présence dans sa Fantaisie Norvégienne, de quatre ans postérieure à la Symphonie Espagnole.
Plus connue peut-être dans son adaptation purement orchestrale (Rhapsodie norvégienne), la Fantaisie, inspirée par la vogue de Grieg (dont Lalo reprend un thème original dans le mouvement introductif, croyant peut-être qu’il s’agissait d’une chanson du folklore) et les succès du passage à Paris de Johan Svendsen, fut un morceau de bravoure de Sarasate. Ce petit concerto miniature multiplie les acrobaties, harmoniques, sauts d’octaves, pizzicati de la main gauche, trilles suraigus (sans parler des autres « diableries » que l’auteur autorisa son interprète à y ajouter). Comme toujours chez Bis, le livret comporte un texte français qui cite opportunément des extraits de la correspondance de Lalo, éclairant les intentions du compositeur quant à la volonté de laisser une place à l’amusement, et dans le même temps sa crainte de passer « pour un farceur ». Bakels et Kantorow font de cette pièce, avec une précision d’horlogers et une élégance rare, un feu d’artifice ravissant qui n’en diminue pas la nostalgie ni la profondeur paradoxale. Avec le finale du concerto opus 20 c’est peut-être le sommet de ce disque d’environ 70 minutes où il n’y a rien à jeter et qui paraît plus indispensable à chaque écoute.
Edouard Lalo (1823-1892), Concerto pour violon et orchestre opus 20 ;
Fantaisie Norvégienne ; Symphonie Espagnole opus 21
Jean-Jacques Kantorow, violon
Orchesta Ciudad de Granada
Kees Bakels, direction
1CD BIS BIS-CD-1680. Enregistré en décembre 2007 à l’auditorium Manuel de Falla de Grenade, Espagne