Allan Pettersson doit être joué !
Une triste évidence : quand on dit « compositeur scandinave », c’est Grieg, Sibelius, Nielsen et... c’est tout. Un petit tout, un presque rien. Voire même un gros trou sur la carte d’Europe, puisque si la Norvège, le Danemark et la Finlande possèdent chacune un représentant reconnu, la Suède quant à elle, ne fait l’objet que de quelques phrases dans la plupart des anthologies. Alors, allons-y de nos paragraphes : il était une fois un pays d’Europe du Nord, appelé la Suède, qui possédait une solide tradition musicale et produisit quelques noms qui mériteraient quand même d’être cité de temps à autre. Quant à les jouer, serait-ce déjà trop demander ? Il faut rendre justice à Allan Pettersson.
Si l’on en croit les annonces du label suédois BIS, une nouvelle intégrale Pettersson serait en cours de réalisation : un événement dont on ne peut que se réjouir, d’autant que la tâche est confiée à Christian Lindberg, tromboniste célèbre, depuis peu passé à la direction. Si l’on en juge par la qualité de cet enregistrement, en particulier l’extrême délicatesse de l’accompagnement orchestral des Huit chants aux pieds nus, la mutation s’est particulièrement bien effectuée. Notons malgré tout qu’une première intégrale, assez satisfaisante, a déjà été réalisée en Allemagne par CPO. Il était cependant naturel que les Suédois donnent leur propre version de ce morceau incontournable de leur patrimoine musical.
Connaît-on Allan Pettersson ? Tout mélomane en a fatalement entendu un jour parler, au détour d’une conversation ou d’une recherche sur Internet. Mais le fait est que son univers musical, dépressif et sombre, n’incite pas toujours à poursuivre plus en avant son exploration. A tort, car c’est un terrain de sons, de couleurs et de sentiments que peu de compositeurs ont exploré au cours du siècle passé. Pettersson ne doit pas être considéré comme un ovni sur la scène musicale suédoise un tant soit peu conservatrice mais bel et bien pour ce qu’il est à l’échelle de la musique de ce monde, un héritier direct de la tradition malhérienne, au langage personnel, déroutant et malgré tout ancré à tout jamais sur des bases contrapuntiques à la fois novatrices et immuables.
Pettersson fut peut-être l’un des musiciens de la première suédoise du Pierrot Lunaire d’Arnold Schönberg, on serait cependant bien en peine de rattacher son nom en permanence à l’Ecole de Vienne, surtout si l’on considère les huit magnifiques Chansons aux pieds nus données ici dans l’orchestration réalisée par Antal Dorati avec l’approbation du compositeur. Le langage reste tonal et rappelle, sans aucun doute possible, les cycles les plus célèbres du plus grand des mélodistes suédois, Ture Rangström, de par la prédominance de la tonalité mineure, des frottements harmoniques, de la prosodie toute « nationale », avec ses modes doriens et myxolydiens. Les Chansons aux pieds nus (à l’origine 24 poèmes composés pour voix et piano) renvoient directement à l’enfance malheureuse du compositeur dans les faubourgs les plus pauvres de Stockholm, enfance passée en compagnie d’un père alcoolique et d’une mère engagée dans toute sorte d’associations chrétiennes. Un sentiment d’abandon, d’adieu au monde sourd en permanence de ce cycle, parmi les plus beaux et les plus poignants de la littérature suédoise (les poèmes sont de Pettersson lui-même) : quelques fugaces mesures donnent à entendre par ailleurs quelques claires allusions au Knabens Wunderhorn de Gustav Mahler et au Chant de la Terre, mais sans faire référence pour autant au maître viennois. Parmi les plus désespérées et les plus émouvantes mélodies, l’on retiendra Min längtan (Ma plainte) et Jungfrun och ljugarpust (La jeune fille et le vent menteur) ; la dernière mélodie du cycle (En spelekarls himlafärd/Mort d’un violoneux) renvoie quant à elle aux chants populaires et au violoneux des bals du samedi soir, évoqués avec la nostalgie d’un temps impossible à se remémorer.
D’une toute autre facture sont les deux Concertos pour orchestre à cordes. Ecrit l’un en 1949, l’autre en 1956 (soit trois ans après son passage dans la classe de René Leibowitz à Paris), ces deux œuvres de grande ampleur préfigurent nettement les symphonies futures, l’esprit et les climats « petterssoniens » mais aussi les nombreux débats critiques qui allaient agiter Stockholm. « Musicien néoromantique » pour les uns, exécrable compositeur pour les autres, Pettersson ne cesse plus à partir de 1950 de donner du grain à moudre à ses partisans et détracteurs. On penchera cependant nettement plus en faveur du compositeur néoromantique en prise avec ses difficultés personnelles (maladie et dépression, combat pour la vie) que pour l’artisan dodécaphonique froid alignant les séries et les développements. À de nombreuses reprises, le discours est brutalement troublé par de curieux « retours en arrière », épisodes floutés et indéfinissables, ancrés dans une tonalité incertaine mais terriblement vivaces. Le traitement des cordes (Pettersson était violoniste et altiste) reflète un savoir-faire et une maîtrise peu commune.
Cette maîtrise peu commune, on la retrouve dans la splendide interprétation de l’Orchestre de chambre nordique (Sundsvall), aux cordes pénétrantes, tranchantes et chantantes. Un exercice de musicalité qui tourne à la démonstration de force, mais pour cette musique si peu ordinaire, il faut du muscle, de la chair et beaucoup de sang-froid. Ces musiciens, et Christian Lindberg, ont tout cela pour eux.
Gustav Allan Pettersson (1911-1980)
Barfotasanger ; Concertos pour orchestre à cordes n°1 et n°2
Anders Larsson, baryton
Nordiska Kammar Orkestern
Christian Lindberg, direction.
1 CD Bis-CD-1690. Enregistré à la Tonhalle de Sundsvall, mars 2007