Sophie Karthäuser : quelque chose de Schwarzkopf

mercredi 13 janvier 2010 par Philippe Delaide

Pour paraphraser un titre fameux chanté par Johnny Halliday (on a tous en nous quelques chose de Tennessee), très peu de chanteuses lyriques actuelles peuvent se valoir d’avoir en elles « quelque chose de Schwarzkopf ». C’est pourtant indéniablement le cas de la jeune et prometteuse Sophie Karthäuser, particulièrement dans ce disque enregistré lors d’un concert qu’elle a donné à la Monnaie de Bruxelles.

La soprano belge, sur ses terres, interprète Mozart avec une élégance et une classe assez rares pour être soulignées. Sa voix bien timbrée ne se déploie pas pour tenter, dans les arias les plus périlleuses, de nous éblouir avec des effets les plus pyrotechniques. Elle reste, avec une maîtrise et une profondeur rares, au service du texte et de la richesse harmonique de l’écriture lyrique de Mozart.

Il est d’ailleurs intéressant de l’opposer à une autre excellente soprano qui a su nous éblouir dans Mozart avec Jérémie Rhorer, mais dans un tout autre registre, à savoir Diana Damrau. Cette dernière attaque les arias comme une tigresse pour ne jamais les lâcher, en déployant des couleurs vives, une voix d’une lumière tranchante, avec un tonus ahurissant. Sophie Karthäuser, tout au contraire, semble incarner une forme de fragilité, non dénuée d’ailleurs de sensualité, mettant l’accent sur une certaine intériorité, un travail plus concentré sur le texte, le phrasé. On opposera alors à l’éclat de Diana Damrau, les couleurs fondues, ce goût aussi du clair-obscur que cultive avec subtilité Sophie Karthäuser. On pourra regretter tout juste un vibrato parfois un peu trop développé.

D’Elisabeth Schwarzkopf, incarnation idéale des héroïnes mozartiennes, Sophie Karthäuser semble justement hériter, avec une grâce certaine, cette forme de noblesse de ton, et, surtout, le caractère « phonogénique » que mentionne fort justement Sylvain Fort dans l’inconditionnelle brochure qui accompagne le disque. Il est important de rappeler que la voix d’Elisabeth Schwarzkopf, au delà d’une maîtrise technique et rhétorique indéniable, nous est restituée au disque avec une qualité de timbre exceptionnelle, y compris dans des enregistrements monographiques. L’enregistrement de ce concert de Sophie Karthäuser démontre la même aptitude de sa voix à être d’une tenue exemplaire à la captation.

Le choix de l’artiste est enfin doublement judicieux : elle mêle arias de concerts et extraits d’opéras et, surtout, elle prend soin de précéder les arias du récitatif d’introduction, point important qui apporte la bonne inflexion au chant et qui a été très vite oublié par des sopranos plus soucieuses de débiter les arias sans forcément chercher à rentrer plus profondément dans la posture que doit avoir le chanteur par rapport au thème abordé par l’aria en question.

Les moments les plus marquants de ce concert de très haute tenue, sont de façon indéniable, l’interprétation de l’aria « Quando avran... Padre, Germani » tiré de l’opéra Idomeneo, où le chant de la soprano révèle avec une finesse rare les tourments et la fragilité de l’héroïne. On notera également une version émouvante et d’un intimisme intéressant du fameux « Ach Ich fühls » de la Flûte enchantée. La Pamina de Sophie Karthäuser est particulièrement poignante, désespérée et meurtrie. Le tour de force est de nous suggérer ces sentiments les plus profonds sans aucun d’excès d’expressivité, sans afféterie. Sublime.

Enfin, il est intéressant de comparer la version qu’elle propose du sublime « Ch’io mi scordi di te... Non temer amato bene » avec celui qu’avait enregistré Magdalena Kožená avec Simon Rattle dans un disque récital dédié à Mozart (chez Deutsche Grammophon). La version relativement hiératique de la soprano slovaque est tout de même plus racée que celle de Sophie Karthäuser où la fragilité d’un être bouleversé par les tourments nous fait perdre un tout petit peu le fil de la beauté impressionnante de cette aria. Il faut dire aussi que le pianoforte de l’accompagnatrice (Inge Spinette) n’atteint pas la tenue exemplaire de Jos van Immerseel, accompagnateur de Magdalena Kožená.

Ce premier disque en solo de la soprano belge, accompagnée avec attention par l’Orchestre Symphonique de la Monnaie sous la direction de Kazushi Ono est une belle découverte et annonce, espérons-le, une suite de carrière prometteuse.

- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Il Rè Pastore KV208 : No voi non siete, o Dèi ; A Berenice : Sol nascente KV70 ; Idomeneo, re di Creta KV366 : Quando avran... Padre, Germani ; Idomeneo, re di Creta KV366 : Solitudini amiche... Zeffiretti lusinghieri ; Zaïde KV344 : Tiger ! ; Die Zauberflöte KV620 : Ach ich Fühls ; Ch’io mi scordi di te... Non temer amato bene KV505
- Sophie Karthaüser, soprano
- Orchestre Symphonique de la Monnaie
- Kazuchi Ono, direction
- 1 cd Cypres CYP8602. Enregistré en concert au Théâtre Royal de la Monnaie



Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 196474

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Cypres   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.10 + AHUNTSIC