Szymanowski véritablement interprété
Complétant le disque consacré aux symphonies n°2 et n°3 de Karol Szymanowski, Antoni Wit et l’Orchestre philharmonique de Varsovie donnent leur vision des symphonies n°1 et n°4. Il y aurait beaucoup à dire sur la quatrième symphonie, symphonie concertante qui est la synthèse de la deuxième période « impressionniste » du compositeur et de sa symphonie n°3 qui travaille le folklorique polonais, et qui est souvent jugée un peu inférieure aux chefs d’œuvre du compositeur, mais nous préférerons cette fois nous attarder sur la passionnante interprétation d’Antoni Wit.
Pourtant, cela commence plutôt mal : le début est lent, le rubato excessif chez le pianiste Jan Krzysztof Broja noie un peu le thème, et le tout est un peu poussif. Pourtant, dès le subito più mosso animato, il se passe quelque chose : il y a là une violence intériorisée absente des autres enregistrements qui va progressivement se déployer au fil de l’œuvre pour en révéler les caractères secrets. La tendance déjà notée dans les autres interprétations de Szymanowski par Antoni Wit à ralentir les sections moderato tout en jouant avec vigueur mais sans excès les sections rapides renforce nettement les contrastes et projette l’œuvre dans une atmosphère quasi-expressionniste, qui explose de la manière la plus immédiate dans d’impressionnants climax (au chiffre 5, à 11...) où les lignes mélodiques s’entrechoquent dans une pleine possession de l’harmonie. Cette mise en valeur de l’harmonie, notamment grâce à des cordes très présentes mais équilibrées et des cuivres qui ne dominent pas le spectre harmonique, et le ralentissement des tempos permet de faire ressortir les influences de Scriabine et de Prométhée et atténue le côté folklorique, qui disparait presque totalement derrière une vision beaucoup sombre et profonde qu’à l’habitude, aspect renforcé par un piano dont le rôle concertant est limité et qui plutôt que diriger la musique devient un membre fondateur d’un orchestre comme une seule pensée malgré les nombreux solos - sans que cela soit en contradiction avec le texte. Le pianiste Jan Krzysztof Broja tend parfois dans ses solos, et notamment dans la courte cadence, à trop jouer sur les micro-variations de tempos, mais l’ensemble présente une très forte identité.
Les deux mouvements suivants confirment ces impressions et approfondissent même ces tendances. Au début du deuxième mouvement, le frémissement impressionniste dure peu et est rapidement remplacé par quelque chose de beaucoup plus sombre et poisseux, presque maladif : à 2, le jeu un peu désarticulé de Broja confère à la musique un aspect anxiogène sans nier la mélancolie habituelle de ce passage, et ceci est représentatif de ce mouvement : Wit et son pianiste parviennent à mettre en valeur l’ambiguïté de ce mouvement, ses glissements équivoques permanents, son refus de s’arrêter sur un sentiment ou un caractère donné, son angoisse qui rejaillit dans le sublime crescendo à 5 et le climax qui suit, dont Wit fait ressortir l’énigmatique harmonie en jouant lentement et en clarifiant la polyphonie, tout en maintenant l’apparence de fusion des timbres par derrière les voix principales des cordes et des cuivres. Cela confère une lourdeur et un vertige nouveau à ce remarquable moment, et fait d’autant plus ressortir l’analogie harmonique avec la troisième symphonie - et même l’analogie d’orchestration, malgré l’effectif réduit et l’orchestration réputée plus transparente de l’oeuvre - mais il est évident que c’est l’exceptionnelle harmonie et non le nombre d’instruments qui fait ici le travail. Par ses choix de tempos et d’organisation de l’instrumentation - qui peuvent parfois surprendre par leur dureté et leur lourdeur quand on a dans l’oreille des visions plus langoureuses et sensuelles -, Wit se révèle l’un des chefs les plus à même de donner corps et sens à l’orchestration massive de Szymanowski, à en révéler la splendeur harmonique et la puissance, et la symphonie n’est jamais apparue aussi noble et mystérieuse à la fois. La fin persiste dans cette direction : dans l’esseulement, la reprise du thème au piano et à la flûte semble planer sur les ténèbres.
Le troisième mouvement, enchainé au deuxième, enfonce le clou en radicalisant encore plus la conception : là où la plupart choisissent de mettre en avant le côté folklorique et dansant, Wit persiste dans la profondeur et donne à la musique une pesanteur et une sensation de menace jamais entendues ici (au début, les cordes à 9, toutes les interventions de contrebasse...). Malgré l’illumination du matériau mélodique folklorique, il y a, dans les ostinatos aux cordes, percussions et piano grave où le premier temps est furieusement martelé, la permanence d’une présence écrasante, qui éclate régulièrement dans les climax (à 15, la fin). Là encore, les lignes mélodiques paraissent plus désarticulées qu’à l’habitude, et les passages plus légers ont une étrangeté nouvelle, comme le tranquillo central (solo à 21 et ce qui suit), presque délabré, ce qui renforce son intérêt et permet de l’intégrer au mouvement global là où chez d’autres ce moment mal compris fait perdre la continuité de la forme - continuité ici parfaitement maintenue par un grand équilibre entre piano et orchestre et par le maintien durant tout le mouvement de cette conjugaison d’opiniâtreté et d’étrangeté. Ce n’est plus une danse populaire même un peu dissonante, mais dans ces tournoiements à la fois exultant et lourds, c’est au bord de la folie que l’on se trouve. Les imperfections formelles apparentes, parfois plus prégnantes dans ce mouvement que les autres, renforcent ici cette impression et le mouvement perd son aspect de fête finale : cette nuit là, parce que cette musique n’a jamais été aussi nocturne, prend des aspects de carnaval morbide et fantomatique. Impressionnant.
Le ralentissement général, qui permet d’approfondir chaque crescendo et chaque climax mais qui est bien compensé par des sections rapides suffisamment soutenues, n’est sans doute pas étranger à la forte impression que laisse cette interprétation : Semkow est à 24’18, Rattle à 24’36, Stryja à 25’30, Wit à 28’06. Le folklore disparait également presque totalement : il est vrai que la partition diffère déjà nettement dans son usage de ses sources d’Harnasie, la pièce de Szymanowski la plus immédiatement folklorique, et ne reprend pas d’éléments à la lettre, mais là où certaines interprétations tentent de conserver l’esprit ponctuellement dansant ou léger, Wit instaure au contraire un univers sonore purement « Szymanowskiesque », dans le prolongement direct de ses œuvres des années 1910.
Est-ce comme cela que Szymanowski avait pensé l’œuvre ? Ne faudrait-il pas pour être plus « authentique » alléger l’ensemble et mettre plus en avant les inspirations folkloriques ? Peut être, mais le fait est que dans cette interprétation, Wit va au bout d’une conception radicale de la musique de Szymanowski, qui en fait ressortir les idiosyncrasies (comparez la version « internationale » et bien polie du dernier mouvement de Rattle à la démence de la version Wit !) et y découvre une rare intensité, surtout dans les deuxième et troisième mouvements - le premier est peut être plus classique et parfois un peu poussif -, d’autant que malgré ses choix, la cohérence formelle reste totale, notamment là encore dans les deux derniers mouvements qui apparaissent plus que jamais comme un tout. Nous avons la chance d’avoir à disposition plusieurs très bonnes versions de cette symphonie, mais l’interprétation de Wit vient prendre dans ce panorama une place toute particulière. Paleczny et Semkow, qui livrent chez EMI une version plus concertante, plus légère sans manquer d’intensité malgré des imperfections dans l’orchestre, sont sans doute plus équilibrés, mais les amateurs de Szymanowski ne pourront pas manquer d’écouter au moins une fois cette nouvelle interprétation sans concession qui ne permet pas de douter que la symphonie n°4 de Szymanowski soit un chef d’œuvre.
Les compléments sont plus anecdotiques : l’Ouverture de concert op.12, première œuvre pour orchestre de Szymanowski, et la première symphonie affichent les mêmes qualités instrumentales mais au service d’une matière musicale héritée de Strauss plus banale (cela reste quand même parmi les meilleures versions), et l’étude op.4 n°3 orchestrée par l’un des chef attitrés de Szymanowski, Grzegorz Fitelberg, est une jolie curiosité, mais il n’y aurait que la symphonie n°4 sur ce disque qu’il serait quand même indispensable.
Karol Szymanowski (1882-1937), Ouverture de concert op.12 ; Symphonie n°1 en fa mineur Op.15 ; Symphonie n°4 « Symphonie concertante » Op.60 ; Etude en si bémol mineur op.4 n°3 (orch. Fitelberg)
Orchestre Philharmoniques de Varsovie
Antoni Wit, direction
1 cd Naxos 8.570722. Enregistré à la Philharmonie de Varsovie en 2006 (Ouverture), 2007 (Symphonie n°4 et Etude) et 2008 (Symphonie n°1).