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Saariaho : du bon temps pour les masochistes !

mercredi 24 octobre 2012 par Fred Audin

Suivant la mode, Ondine présente un coffret de quatre disques réunissant les « œuvres pour orchestre » de Kaija Saariaho, compositeur finlandais basée à Paris dans l’ombre des spectralistes de l’Ircam. Contrairement à ce qu’annonce la pochette, beaucoup de ces œuvres pour ensemble réduit incluent la voix, il est vrai souvent traitée comme un instrument. On forme le vœu que cette compilation soit assez complète pour nous permettre de ne jamais avoir à y revenir.

Lichtbogen, inspiré par les lumières du Nord, se révèle une œuvre statique, malgré divers chatoiements dans les textures (piano, percussions) et la transformation électronique des sons des neuf instruments utilisés. Etant donné la relative douceur, le parallèle qu’on peut tracer avec les cris de baleines, et une utilisation très réduite des dissonances, sans portant qu’on n’ait aucunement l’impression qu’il s’agisse de musique tonale, on l’abordera sans difficulté. Quant à en retirer autre chose que la vague impression d’entendre une resucée de Scelsi ?.. On peut préférer écouter tomber la pluie sur le toit de tôle et le sifflement du vent, c’est plus mélodieux et plus atmosphérique.

Grammaire des rêves procède d’une inspiration extra-musicale, le texte de Paul Eluard dont on ne comprend pas un traitre mot (fût-il mis en musique de façon plus linéaire qu’on n’y percevrait pas beaucoup plus de sens car c’est un collage). Malgré une fatigante omniprésence de la harpe, quelques vocalisations paraissent se référer à la musique médiévale, les bribes parlées donnant l’effet de phrases perçues à travers une forte fièvre (car il y a ça et à quelques hurlements douloureux).

Avec Du Cristal…à la Fumée (diptyque de morceaux explorant dans des diversions divergentes le même matériel) la musique de Kaja Saariaho acquiert une dimension ésotérique qui résulte en un durcissement des formes et structures, impliquant l’usage du grand orchestre puis de solistes électroniquement amplifiés. Le balancement rythmique et percussif n’est pas si éloigné du traitement par blocs telluriques de certaines pièces de Magnus Lindberg. L’élégance et la distinction de la direction d’Esa-Pekka Salonen fait qu’on arrive presque à savoir par moments sur quel pied danser quand les rythmes motoriques envahissent l’avant-scène. Mais dans la phase de dissolution, la nausée vous saisit, preuve que cette musique de frottements et de slaps gutturaux ne s’adresse pas qu’à l’intellect. Solar participe de la même esthétique : on croit au début qu’il va se passer quelque chose avant de se perdre dans les trémolos de flûte sur fond de pincements de harpe et d’accords de pianos distribués au hasard. Une trompette vaguement jazz divague sur un canevas invertébré.

Graal Theatre est un concerto pour violon (à l’origine commandé pour Gidon Kremer), ici présenté dans sa deuxième version avec orchestre de chambre, basé sur l’opposition entre ses deux mouvements (Delicato/Impetuoso). On lui trouverait des qualités (la jolie descente vers les graves de contrebasse à la fin du premier mouvement) en coupant une vingtaine de minutes, mais on approche de la demi-heure. Pour l’orchestre à cordes, Nymphea reflections s’inspire d’une pièce pour quatuor et électronique, Jardin secret III, où le détail d’écriture des attaques d’archet remplace les modifications informatiques. Dans la sixième et dernière section Misterioso, les musiciens sont appelés à murmurer des bouts de poèmes d’Arseni Tarkovsky, astuce d’écriture qui, bien que remontant au bas mot aux années 1920, créée toujours son petit effet.

Oltra Mar, sept préludes pour le nouveau millénaire, est lié par son époque de composition ainsi qu’une partie de son matériel évoquant le voyage sur mer (et la mort) au quatrième acte de l’opéra L’amour de loin. La brièveté des séquences de cette cantate pour chœur et orchestre en fait une œuvre assez séduisante, dans laquelle le sentiment d’angoisse nait de la répétition et d’une réduction des intervalles. Les deux extraits de La Tempête offrent un traitement chambriste de la voix soliste qui se rapproche de l’aria de concert : il ne faut pas espérer grand-chose de leur narrativité. Non plus que des textes d’Amin Maalouf pour L’Amour de loin, dans le français approximatif de Pia Freund et Gabriel Suovanen (plutôt chevrotant mais il est sans doute fidèle à la notation). La compositrice faisait valoir en 2000 quand l’œuvre fut crée à Salzbourg qu’elle ne savait pas écrire un opéra : le manque d’action dramatique n’est pas un problème dans cette suite d’orchestre (où le matériel est redistribué dans un cycle de « chants »), la prosodie française –et provençale- reste cependant hasardeuse en dépit d’un réel effort pour trouver des atmosphères (disons post-debussystes) qui s’épuisent dans le ressassement continuel des mêmes procédés, et des embryons de leitmotive qui peinent toujours à former un ensemble cohérent (on nous dit que l’opéra est meilleur que ses Cinq reflets, acceptons-en l’augure !) Quoiqu’elle distille un ennui distingué, l’œuvre reste écoutable et les ridicules en sont plus imputables au texte qu’à la musique.

On nous a vendu Orion (première pièce pour grand orchestre depuis Du Cristal) comme le chef d’œuvre de Saariaho, et c’est probablement le cas : sens de la mise en place, enfin claire dans la progression du premier mouvement, mystère de l’espace à la manière du Toutatis écrit pour les Astéroïdes venant compléter Les Planètes de Holst, structure tripartite presque comparable à celle d’une symphonie, tentative d’établir une mélodie tonale développée dans le deuxième mouvement malgré les éternels scintillements contemplatifs typiques de sa manière, quarts de tons évocateurs d’une bande à l’envers, vivacité du xylophone dans l’introduction du finale Chasseur, ostinati variés rappelant les meilleures productions de la musique contemporaine d’Ukraine, il semble que le métier paie et que le compositeur soit finalement transcendé par son succès public. Orion est à la hauteur de son sujet. Dans la mise en place flatteuse de Christoph Eschenbach, on regrettera seulement les toussotements répétés de l’enregistrement public.

Notes on Light, concerto pour violoncelle de quatre ans postérieur, effectue un mouvement de rétropédalage drastique vers le néant, les grincements et les harmonies évanescentes, et ne tient debout que par les contrastes de tempo de ses cinq sections et la virtuosité du soliste Anssi Karittunen dont la voix surnage dans ce marécage informe : sinistre, trop long, mais pas désagréable au point de susciter la colère. On retrouve le violoncelle seul du même Karittunen dans la pièce la plus récente du coffret, Mirage, où il est associé à la voix (un peu à bout de souffle) de Karita Mattila sur un texte anglais de Maria Sabina (chaman mazatèque). L’association n’est pas inintéressante par les différents effets de souffle produits qui paraissent s’inspirer des expériences de Lachenmann, sans parvenir à évoquer la transe que John Corigliano approchait avec des moyens beaucoup plus simples dans sa musique pour Altered States de Ken Russel.

Nous n’avons pas envie d’apprendre à nous mettre à portée de la musique : c’est à elle de savoir se mettre à la nôtre. Trop intelligente, elle nous dépasse. Plus on vieillit et moins on a le temps de battre les buissons quand il y a encore de gros chênes au milieu de la forêt sur lesquels on n’est pas monté. Soyons sérieux, la musique de Kaija Saariaho, la plupart du temps prétentieuse et vide, ne vaut pas le temps qu’on y perd. Précipitez-vous, c’est collector ! On n’imagine pas qu’il puisse exister de rééditions une fois cet ensemble épuisé…

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- Kaija Saariaho (née en 1952),
- Lichtbogen ; Solar ; Graal Theatre
- John Stogärds, violon
- Caliban’s dream
- Petteri Salomaa, baryton
– Miranda’s Lament
- Anu Komsi, soprano
- Grammaire des Rêves
- Anu Komsi, soprano
- Rika Rantanen, contralto
- Avanti Chamber orchestra
- Hannu Lintu, direction
- Du cristal… à la fumée
- Los Angeles Philharmonic Orchestra
- Esa-Pekka Salonen, direction
- Oltra Mar, sept préludes pour le nouveau millénaire (Chœur de chambre de Tapiola)
- Nymphéa reflection pour cordes
- Cinq Reflets de L’Amour de loin
- Pia Freund, soprano
- Gabriel Suovanen, baryton)
- Orchestre symphonique de la Radio finlandaise
- Jukka-Pekka Saraste, direction
- Orion ; Notes on light ; Mirages
- Anssi Karittunen, violoncelle
- Karita Mattila, soprano
- Orchestre de Paris
- Christoph Eschenbach, direction
- 4CD Ondine ODE 1113 20






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