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Piano de Poulenc et Françaix : une esthétique de la rupture ?

mardi 6 novembre 2012 par Fred Audin


Nul n’est prophète en son pays, puisqu’une fois encore c’est d’Allemagne que nous vient cet enregistrement de musique pour piano de Poulenc et de Françaix, sous les doigts agiles de Matthias Rein. Il s’agit d’un bon disque, et présentant un programme original peu fréquenté, dans le sens où l’on échappe aux incontournables Mouvements Perpétuels et aux Soirées de Nazelles, mais pas tout à fait à l’image un peu figée d’une musique de divertissement, parfois trop mécanique et sans la fantaisie qu’on aurait espéré y trouver.

Le disque s’accompagne d’une notice pertinente (quoique la métaphore de la « cassure » avec la prééminence atmosphérique de l’Ecole Française soit sans doute un peu trop soulignée) de Cornelius Bauer, qui présente l’inconvénient, par souci de synthèse, de ne pas suivre l’ordre des pièces tel que le pianiste les présente, façon de dire que cet ordre est sans doute artificiel et sans grande logique interne, en ce qui concerne surtout la répartition des Cinq Bis de Jean Françaix comme « interludes » tout au long du disque, ou plutôt et c’est plus embêtant, de trois de ces morceaux (n°1,2,4) alors que la durée générale du disque (64’16) aurait permis de présenter l’ensemble, et de façon cohérente, à la suite les uns des autres, car cet éclatement fait qu’on n’accorde qu’une oreille distraite à ces fragments, dont on ne perçoit plus la nécessité ni l’humour. Si encore le premier pour allécher l’auditoire avait été présenté au tout début du disque, il aurait rempli sa fonction comme le choix du quatrième, en cas de triomphe le fait pour clore l’ensemble (Matthias Rein a modestement laissé de côté, en cas de succès et en cas de délire). L’ambiance des trois morceaux restant s’accorde bien aux pôles contradictoires de l’esthétique de Poulenc (mort deux ans avant la composition de ces pièces), la deuxième pour les dames sentimentales regardant avec ironie le romantisme à la Schumann, la quatrième représentant une sorte de tango heurté auquel il ne manque qu’une pointe d’élégance.

Il était évidemment beaucoup plus ardu pour Poulenc de se fier à un ordre chronologique sans disperser les cycles, les Intermezzi et les Novelettes n’ayant été complétés par une troisième pièce qu’une dizaine voire plus de quinze ans après les premières pièces. En dépit de leur titre les Intermezzi font peu référence à Brahms, le Premier Intermezzo semblant même décalquer le Prélude de la Suite espagnole d’Albeniz, le deuxième n’imitant la musique germanique que pour présenter un trio à la Satie, le dernier, plus généreusement romantique trouvant ses références du côté d’un Chopin mâtiné de rengaine populaire. L’interprétation de Matthias Rein est très intéressante ici dans l’absence de toute référence aux tics habituels et motifs récurrents de la musique de Poulenc. Dans les Novelettes pareillement il apporte un phrasé assez exotique, plus proche du romantisme allemand que des archaïsmes XVIIIè siècle français et des clavecinistes auquel Poulenc se réfère déjà en 1928. C’est moins vrai de la Deuxième Novelette qui approche déjà le domaine de la musique vocale et préfigure des tournures familières des Mamelles de Tirésias, et dans laquelle il trouve une heureuse simplicité, sans peut-être oser pousser la parodie jusqu’au grotesque, pour faire le lien avec la dernière pièce tardive de 1959, qui appartient à un Poulenc plus réflexif et modal qui a cessé d’avoir « la casquette sur l’oreille ».

La composition des Huit Nocturnes s’étale sur huit années, et pourtant ils forment bien un ensemble clos puisque le dernier est noté pour servir de Coda au Cycle, même s’ils offrent des aspects disparates (les numéros 2 à 5 portant même des titres énigmatiques) dont le rapport au genre du Nocturne est parfois indétectable. On ne peut se tromper sur l’auteur du Premier, tant la mélodie y est reconnaissable comme appartenant aux formules obsessionnelles de Poulenc (Gloria, concerto pour deux piano et dans la coda Dialogue des Carmélites). Le Deuxième (Bal de jeunes filles) est marqué par un souvenir de l’Idylle de Chabrier, le Troisième (Les Cloches de Malines) par Ropartz ou Le Flem. Matthias Rein ne manque guère d’autorité ni de dramatisme, mais ses constructions paraissent plus anecdotiques et jouent un peu trop de l’affectation d’improvisation, les tempi paraissent forcés, excessivement lent (début du Quatrième) ou heurtés, ce qui confère un aspect moderne mais fait de Phalènes une chinoiserie un peu insignifiante, rend la pièce la plus ambitieuse, le Sixième, plus difficile à appréhender, donne au suivant un air de redite, faute d’arriver à varier suffisamment l’expression, et manque l’émotion dans la conclusion comme si l’intérêt s’était peu à peu émoussé avant la reprise de la coda du Premier Nocturne.

Nous voilà surtout au bord de l’ennui, comme de nouveau dans le cycle de Françaix qui contrebalance les Nocturnes, les six pièces d’Eloge de la Danse. Trop de piqué, trop de précautions inutilement précieuses dans le toucher, trop de ritardandi, qui, avec les constantes syncopes, sonnent comme des hoquets, sans swing, avec une exactitude précautionneuse dont il ne résulte finalement qu’un manque d’esprit. C’est mignon, mais on se prend à penser que n’importe quel amateur en tirerait le même parti. Mais enfin, on n’entendra pas ça tous les jours, ce qui demeure sans doute le meilleur argument de vente, même si l’interprète paraît regarder avec curiosité ces miniatures sans réussir à y entrer vraiment. C’est malheureusement aussi le cas du Scherzo de 1932, une petite pièce à la Wiener qui n’est plus ici qu’une rengaine décharnée pour tabatière à musique.

Les deux pièces de Poulenc de 1934, l’Humoresque et le Presto aux deux extrémités du disque nous réconcilient pourtant avec ces interprétations, ici brillantes, chaleureuses, espiègles et sans prétention, de vraies réussites qui font regretter que tout le récital ne soit pas à leur image. L’enregistrement est bon, avec une jolie balance des graves et de fiers aigus, sans résonance excessive.

A découvrir donc, sans en attendre de révélation bouleversante, ni une leçon de « style français », mais le défaut ici pointé fait peut-être justement l’intérêt de cette parution.

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- Francis Poulenc (1899-1963), Humoresque FP72 ; Trois Intermezzi FP71 et 118 ; Huit Nocturnes FP56 ;Trois Novelettes FP47 et 173 ; Presto en si bémol FP70
- Jean Françaix (1912-1997), Cinq Bis (extraits n°1-2-4) ; Scherzo –Eloge de la Danse I à VI
- Matthias Rein, piano
- 1CD Spektral SRL 4-10078. Enregistré en septembre 2007 à Kerkrade, Pays-Bas, masterisé en septembre 2010





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