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Dvarionas et Korngold, deux utopistes de la beauté mesurée

mardi 11 janvier 2011 par Fred Audin

Saluons l’initiative du label Bis et de Vadim Gluzman, coutumier du fait, de tenter de faire partager au plus grand nombre des œuvres trop rarement enregistrées comme le sont celles de Balys Dvarionias, qui fut le représentant musical principal de la Lituanie, pays riche en compositeurs à peu près tous négligés (Ciurlionis, Rekasius, Balsys seraient les plus connus des occidentaux). Le choix n’est guère aventureux, l’idiome utilisé restant celui du XIXème siècle, tolérable par le régime soviétique au point que Dvarionas fut choisi pour composer (en collaboration comme c’était plus ou moins la règle) l’hymne de la république soviétique de Lituanie. Cette demi-découverte s’accompagne du concerto de Korngold, un peu rabâché ces derniers temps, en espérant que sa présence fasse vendre l’album.

Le credo artistique de Dvarionas [1], tel qu’il l’exprima en 1971, quelques semaines avant sa mort, était le suivant : « Mes idéaux esthétiques se sont formés sous l’influence du romantisme du XIXème siècle, et je crois que la vocation du musicien est de répandre la beauté, la bonté et l’harmonie, d’éduquer les gens à s’élever au-dessus de la routine. Je crois que ceux qui considèrent ce point de vue comme désuet se trompent. Les idéaux du bien-être humain n’ont pas changé depuis des centaines d’années : amour, vérité, liberté, amitié. Les servir n’est pas rétrograde ». N’attendons pas plus de Dvarionas qu’il ne prétend offrir : une belle facture alliée à une joliesse mélodique, et une candeur rassurante quant à l’amélioration de la nature humaine par la contemplation d’une beauté dont les normes restent définies par un Age d’Or antique, plus ou moins fantasmé.

Les œuvres pour violon et orchestre de Dvarionas sont nées de son amitié avec Alexandras Livontas, élève de David Oïstrakh : c’est d’ailleurs dans l’enregistrement de ce violoniste et du compositeur qu’on connaissait jusqu’alors ce concerto, par un rare LP Melodiya. Le confort sonore, la puissance de l’orchestre, la brillance du son de Gluzman (à défaut d’Oïstrakh qui n’en a pas laissé de témoignage enregistré) dans ce nouvel enregistrement, sont évidemment sans comparaison possible. Le seul regret serait que Neeme Järvi (pourtant estonien) n’ait pas pris toute la mesure des rythmes inspirés du folklore qui évoqueraient Khatchaturian s’ils étaient mieux observés, mais dès lors qu’on s’adresse à un public international, on a tendance à affadir les caractéristiques strictement nationales des référents implicites des œuvres qu’on joue. Vadim Gluzman, né ukrainien, aujourd’hui israélien et élève d’Isaac Stern, possède en revanche cette sensibilité au plus point et traduit avec brio, justesse et fidélité tous les accents qui habitent la musique de Dvarionas, de Tchaïkovski à la musique polonaise, et biélorusse, en passant par le répertoire choral traditionnel, qui fournit au second mouvement (et par déduction aux thème du premier, comme au final épique-héroïque) son prétexte, sous forme d’une ancienne ballade évoquant les mythologies païennes : logique donc que Dvarionas se représente lui-même comme trouvant l’inspiration spécifique de ce concerto pour violon lors d’une promenade entre orage et plein soleil, sur les dunes désertes de la baltique, à Palanga (où il est enterré aujourd’hui), écrivant dans le sable les notes que lui chante une mystérieuse Béatrice, apparue telle une déesse dans des habits de vent.

Ces qualités de splendeur nostalgique et de joie simple sont plus que jamais résumées par la miniature la plus célèbre de Dvarionas, l’Elégie Au bord du lac, si fameuse qu’elle ouvrait le disque de Gidon Kremer From my Home dans sa version avec accompagnement d’orchestre à cordes. Amplifiée par les bois et la harpe de l’orchestre complet, dans un tempo légèrement plus rapide ce Souvenir d’un lieu cher ne perd rien de sa magie désabusée, la même qui fait irruption à l’entrée du violon après les premières mesures d’introduction du concerto.

Le concerto pour violon de Korngold est la première œuvre qui marque son retour au grand répertoire après le vœu qu’il fit de ne plus écrire de musique, hormis les partitions alimentaires qu’il livra pour Hollywood, tant qu’Hitler ne serait pas vaincu. Comme la plupart des œuvres de la maturité de Korngold, il n’atteint pas les sommets d’inspiration de sa jeunesse, comme l’autre concerto, celui pour piano main gauche de 1923. Par un étrange retournement de perspective, Korngold emprunta ses thèmes à ses musiques de cinéma, qu’il avait nourries de bribes arrachées à ses meilleurs pages des années 20. Le concerto pour violon fait donc entendre successivement, les scènes d’amour de Another Dawn et Juarez dans le premier mouvement, d’Anthony Adverse pour la romance (dont le second thème est neuf) et la gigue de The Prince and the Pauper pour le final. Bien sûr, le motif d’entrée est inoubliable (d’autant plus qu’il pourrait avoir inspiré le générique de Star Trek avec ses deux octaves d’amplitude en cinq notes), et l’énorme orchestre (à elle seule la section de percussions ajoute aux timbales et à la grosse caisse, des cymbales, un gong, des tubular bells, un glockenspiel, un vibraphone, un xylophone et un célesta !) rappelle celui de La Ville Morte par les effets de « fantastique » empruntés au Chevalier à la Rose de Richard Strauss. Vadim Gluzman est impérial tout du long, à la hauteur d’Heifetz (qui créa ce concerto destiné à Huberman et en laissa deux enregistrements) dont Korngold disait qu’il avait eu pour interprète à la fois Caruso et Paganini : ici on a un mélange de Kogan et de Pavarotti. Le chef réussit à créer des atmosphères idéalement feutrées sans dégouliner de sirop, et le Finale parvient -miracle !-, par sa rapidité allusive, à échapper à la vulgarité des poncifs de la mauvaise musique de cinéma pour pimenter d’un peu d’humour l’ostensible démonstration de virtuosité obligatoire. On tient probablement la version de référence de cette oeuvre… mais après Gil Shaham, Hilary Hahn, James Ehnes, Anne-Sophie Mutter, Capuçon, etc. était il bien judicieux de s’y remettre ?

On comprend la logique qui voulait associer deux concertos d’après-guerre et voir dans celui de Dvarionas, un sous-produit d’Hollywood-sur-Vilnia, mais il y avait dans le répertoire des quasi-inédits tant d’œuvres plus importantes qui auraient rendu ce disque indispensable, par exemple les concertos de Peiko, Bunin, Rakov, Kancheli, Alexandre Tchaïkovsky , Khrennikov, Knipper, Eshpay, Nosyrev…

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- Erich Wolfgang Korngold (1897-1957), Concerto pour violon et orchestre en Ré majeur opus 35
- Balys Dvarionas (1904-1972), Pezzo elegiaco « By the Lake » ; Concerto pour violon et orchestre en si mineur
- Vadim Gluzman, violon
- Residentieorkest Den Haag
- Neeme Järvi, direction
- 1 CD BIS CD-1822. Enregistré à la Salle Dr Anton Philips de La Haye, Pays-Bas en juin 2009

[1pour un aperçu de la musique de Boleslovas (son prénom de naissance) Dvarionas, on consultera http://www.mic.lt/lt/classical/releases/info/662






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